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LE PARFUM D’ABORD… - par Robert Lévesque

2012-02-16

    Je n’ai jamais revu La chair de l’orchidée, j’aurais bien aimé les revoir ces premiers pas à l’écran du si grand metteur en scène de théâtre et d’opéra, j’allai donc l’autre jour à la Boîte noire pour me le farcir ce film de genre, le humer ce film parfumé noir, et vous en causer, mais hélas cette adaptation du premier roman de James Hadley Chase (Pas d’orchidées pour Miss Blandish, 1938) n’a jamais gagné les rayons du magasin de l’avenue Mont-Royal. Pas de DVD, pas de chair, pas d’orchidée, qu’un souvenir imprécis dans ma caboche de cinéphile, je l’avais vu à Paris dans une petite salle rue Monsieur-le-Prince ou Racine, ou peut-être était-ce au Hautefeuille rue Serpente. Il y a 35 ans.

    C’était Giscard qui allait dormir à l’Élysée à cette époque, et qui un jour de semaine alla manger chez l’habitant (il avait d’autorité choisi une famille chez qui il s’était fait inviter et au journal télévisé on avait eu droit à tout le menu, de la tranche de pâté de lapin au vol-au-vent champignons); je me rappelle aussi que j’avais aperçu Francis Blanche dans la foule d’un meeting politique de la droite en banlieue de Paris et que Charlotte Rampling, qui jouait miss Blandish dans le Chéreau, venait tout juste de sortir de Portier de nuit de Liliana Cavani et que sur les colonnes Morris on ne voyait qu’elle, torse nu et casquette de SS…

    J’aurais pu, à la Boîte noire, me rabattre sur The Grissom Gang de Robert Aldrich puisqu’il s’agit du même roman de Hadley Chase, tourné aux USA en 1971, trois ans avant la version Chéreau, mais ce n’est pas tant l’histoire que je voulais revoir (une riche héritière séquestrée par des bandits, enlevée par une bande rivale, droguée par un dingue qui en pince pour elle, etc. et ça finit mal) que le parfum de l’orchidée de Chéreau que je voulais retrouver, comme une madeleine, le pavé inégal, ce que je ferai le 20 février à 21 heures sur TFO.

    À la sortie du film en 1975, la critique piétina l’orchidée ; on reprocha à Chéreau de se prendre pour Visconti, on parla de « cauchemar luxueux », bref on en voulait à l’homme de théâtre d’avoir préféré les fulgurances baroques aux règles cinématographiques du polar, et le langoureux de l’image à l’efficacité de l’action. M’est avis, on verra, que ce sont peut-être là justement les qualités propres au travail de Chéreau, le fulgurant, le languissant, le parfum d’abord. Et puis comment ne pas voir dans le choix d’Edwige Feuillère, qui avait 67 ans au tournage et qui sans le savoir signait ses adieux au cinéma, elle la grande dame du théâtre d’avant et d’après-guerre (la créatrice d’Isé dans Partage de midi de Claudel en 1948), l’intention de Chéreau de théâtraliser à l’os son premier film, puisqu’il s’agissait d’un film de genre…

    Il y avait Feuillère, en châtelaine aux griffes aristocratiques inquiétantes (ça, je m’en souviens bien, elle s’appelait madame Bastier-Wegener), mais il y avait aussi d’autres grandes théâtreuses, Alida Valli qui y joue une folle dans une gare et Simone Signoret qui y défend un petit rôle, et Valentina Cortese, mais celle-ci, la seule des trois encore vivante aujourd’hui à 90 chandelles, vit son personnage entièrement coupé au montage. Le monteur, pour l’auteur, est parfois un monsieur Guillotin…

    Le Britannique James Hadley Chase, dont le vrai nom était René Raymond, est pour tout le monde un auteur américain de la Série noire chez Gallimard. Il n’a jamais mis les pieds en Amérique. Tous ses 70 romans se passent pourtant du côté des États-Unis. Dans le film d’Aldrich, l’action se passe à Kansas City, dans celui de Chéreau à Lyon, et les Blandish mangent de la rosette et de la quenelle…

Robert Lévesque

Un extrait de La chair de l'orchidée

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