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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DES ARCHIVES POUR DEMAIN

2012-02-16

    « Time has not been kind to old movies »… Cette phrase, d'une tristesse infinie, c'est celle que prononce Méliès, tel que réinventé par Martin Scorsese dans son merveilleux Hugo qui ne cache d'ailleurs pas, sous ses jupons féériques, d'être aussi un vibrant plaidoyer pour la conservation et la préservation des films. La marotte de Scorsese n'est pourtant pas née de cette dernière pluie, lui qui fondait The Film Foundation en 1990, un organisme aidant des projets de restauration de films et préservant du même coup l'histoire du cinéma (pour exemple, la Foundation a notamment aidé à revamper les copies du Abraham Lincoln de Griffith, du All about Eve de Mankiewicz, du Eraserhead de Lynch, du Face de Warhol ou des mythiques Red Shoes de Powell et Pressburger). Une obsession pour hier qui permet d'envisager un demain plus riche et plus éclairé, mais dont, avouons-le, sans l'énergie et l'enthousiasme de l'infatigable cinéaste, personne ne ferait grand cas.

    Les choses changeront peut-être, maintenant que la sonnette d'alarme a officiellement retenti et que la phrase de « Méliès » n'a peut-être jamais parue aussi douloureusement d'actualité. Il y a quelques jours, alors qu'à Paris sortait sur grand écran une copie restaurée de La grande illusion (quelqu'un nous la récupérerait ?), le Sci-Tech Council of the Academy, créé en 2003 au sein de l'Académie des Oscars pour réfléchir à tous les changements et innovations technologiques qui s'invitent dans le merveilleux monde du cinéma, publiait en effet la seconde partie de son rapport intitulé Digital Dilemma, consacré, après l'impact de l'entrée dans l'ère numérique sur les grands studios, à ses effets sur le monde des indépendants et des archives audio-visuelles.
 
    Une publication abondamment commentée sur le blogue de l'American Society of Cinematographers (vénérable organisation qui a, en outre, eu l'excellent goût de sacrer The Tree of Life meilleur film de l'année) qui, bien rapidement, rappelle alors cette évidence : « la préservation des films n'est plus seulement une préoccupation pour les bibliothécaires des studios, les musées et les archivistes professionnels. Alors que nous sommes précipités dans l'ère du cinéma numérique, les questions de préservation et d'archivage deviennent encore plus urgentes et doivent être prises en compte avant même qu'un film ait fini sa brève vie en salles ou à la télévision ». A priori, les choses semblaient pourtant si simples : une copie numérique circule mieux, voyage plus facilement, coûte moins cher et devrait donc, en toute logique, se conserver bien plus aisément que ces bonnes vieilles bobines 35, aussi inflammables et fragiles qu'un cœur d'adolescente (pour info, on apprend notamment qu'aujourd'hui, seules les versions complètes 35mm de 1538 films américains muets, réalisés entre 1912 et 1930, existent encore, ce qui ne représente que 14% des films produits durant cette période).

    Or, comme le rappelle le blogue, les choses sont loin d'être aussi joyeuses. D'abord, parce que les cinéastes indépendants et les documentaristes, malgré le confort certain donné par la réalisation en numérique, ont désormais la responsabilité de s'enquérir eux-mêmes de la préservation des copies de leurs films, une opération coûtant cher et dont ils ont rarement les moyens de s'acquitter (on révèle ainsi que certains sont même forcés à garder leurs masters numériques chez eux, en attendant une meilleure solution qui ne viendra peut-être jamais).

    Mais pire encore, la survie des fichiers numériques où existent désormais les films n'est elle non plus pas garantie. Les techniques restent encore floues (et ne sont certainement pas les mêmes que celles développées pour la conservation des films 35mm), la nature périssable des dossiers numériques est encore méconnue (par exemple, si les systèmes d'exploitation évoluent, comment garantir qu'ils seront encore lisibles ?) et les façons fiables et sûres de conserver et de restaurer lesdits fichiers restent encore à inventer. Comme le note le blogue « et tant qu'elles ne l'auront pas été, chaque image qui n'existe que dans le champ numérique est en danger – tout comme le sont nos dossiers iPhotos personnels sur nos ordinateurs et nos iPhones… »

    Une lecture passionnante et alarmante à la fois, et qui rappelle que derrière cette préoccupation plus que légitime, essentielle, reste une autre phrase que Scorsese faisait prononcer à son Méliès : « Seeing films is like seeing your dream in the middle of the day ». Et qu'elle légitime tous les combats.

Bon cinéma

Helen Faradji

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