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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CHÈRE KRISTA

2012-02-23

    Chère Krista,

    La vie est tout de même injuste. Déjà, en posant à la chorégraphe et danseuse Margie Gillis ce qui, à tes yeux nous en sommes sûrs, n’étaient que d’innocentes questions sur les subventions publiques qu’elle percevait, tu avais essuyé les foudres d’une poignée d’artisses et de leurs amis. 6676 plaintes avaient été déposées sur le bureau du Conseil canadien des normes de la radiotélévision. 6676 plaintes écrites sur du papier ou sur des ordinateurs qui, en épousant cette logique implacable qui te caractérise, ont sûrement été payées d’une façon ou d’une autre par nos taxes. Scandale. Notre argent, notre précieux argent, mis au service de la dénonciation d’une voix qui pourtant ne fait que dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Où va le monde, ma bonne dame? Droit dans le mur, vous ne nous le faites pas dire.

    Les choses auraient pu en rester là, mais tu es pugnace, chère Krista. Tes dents si blanches, si télégéniques ne sont pas là que pour orner ce si charmant sourire dont tu gratifies, peu, mais les choses rares se méritent, tes quelques téléspectateurs. Non, elles mordent. Elles se plantent dans la chair de notre corps social si vétuste, si mal organisé, si mal géré. Tu as donc récidivé cette semaine en t’interrogeant sur le financement public de Monsieur Lazhar. Mais tu es maligne, Krista, sinon tu ne serais pas là où tu es, en haut de cette tribune où, au nom de notre précieuse liberté d’expression, tu peux enfin dénoncer, vitupérer, ululer en chaussant nos bottes, pour nous donner une voix, nous pauvres anonymes silencieux qui trimons dur pour quelques pinottes pendant que les créatifs se dorent la pilule à Honolulu ou en croisière sur des yachts en profitant grassement des mannes de l’État. Oui, tu es maligne et plutôt que de t’interroger sur les qualités artistiques de ce petit film sans intérêt (tu n’avais pas besoin de le dire, de toute façon, ton regard, ton si doux regard, trahissait sans question l’ennui profond que cette histoire sans gun, sans gaz de schiste et sans feuille d’érable avait pu provoquer chez toi), tu n’as pas hésité à titiller le vrai nerf de la guerre : combien ce petit voyage aux Oscars qui, bien évidemment ne servira à Philippe Falardeau et ses producteurs, Luc Déry et Kim McCraw, qu’à aller se pavaner sur un tapis rouge, paillettes au vent, va-t-il nous coûter? De combien de ressources ce succès inespéré aura-t-il grevé le budget national au juste? Sur les 3.7 millions de dollars de budget, quelle part, en réalité, relève-t-elle d’un gaspillage de fonds publics? Tu avais beau poser la question, nous, nous avons bien vu, chère Krista, que tu connaissais la réponse, mais que, trop humble, trop modeste, tu ne désirais que partager avec nous, misérables fourmis sans jugeote dont tu es le phare, cette réflexion qui t’habite et qui t’angoisse. 

    Oui, qui t’angoisse, Krista. Nul besoin de te réfugier derrière ton sourire ultrabrite ou de cacher ton regard derrière cette cascade de cheveux blonds que les top-models doivent t’envier, nous l’avons bien deviné. Derrière ces questions directes et franches, derrière cet appel à contacter Micro_scope pour en savoir plus que tu as lancé de ta voix suave,  derrière cette agressivité de façade, pas la peine de le nier, nous avons tous compris implicitement cette inquiétude qui te taraude. Question de cotes d’écoutes (à Sun News qui t’emploie, on ne badine pas avec ça…), tu ne pouvais pas te permettre de poser la vraie question, celle qui ternit parfois ton doux visage d’un voile alarmé, mais elle était bien là, flottant dans l'air, t'enveloppant de ses effluves stressantes. À quoi ça sert tout ça? À quoi ça sert, le cinéma? Et surtout, qu’est-ce que ça nous rapporte?

    Évidemment, les esprits chagrins te rétorqueraient immédiatement, en citant Kant, Freud, Malraux ou Schopenhauer (des livres qu’ils ont sûrement lus en allant les emprunter à la bibliothèque – un autre bel exemple de gaspillage de fonds publics que nous avons hâte de te voir dénoncer), que l’art ne sert à rien et que c’est précisément pour cela qu’il est indispensable. Mais ce sont là des blablas d’intellectuels inutiles et vains que la société persiste à vouloir entretenir en subventionnant universités et autres centres de recherches. Bande d’assistés. Tu as raison, Krista, toi, tu n’as pas besoin de ces béquilles pour penser.

    Alors, qu’est-ce que ça rapporte, ces bêtes réceptacles à argent public que sont les films? Sur son blogue, Vincent Marissal a répondu factuellement, en citant quelques chiffres parlants (une masse salariale estimée à 1.38 milliard de dollars ou des revenus de 343 millions pour le gouvernement du Québec et de 184 millions pour celui du Canada). Mais son ton, ironique et cinglant, n’a certainement pas du trouver oreille tendue chez toi, qui les as d’ailleurs si délicatement sculptées.

    Bien sûr, on pourrait encore te répondre « rayonnement », « bonne santé artistique = bonne santé civile » ou « salles de cinéma mieux et plus fréquentées» (à ce sujet, et sans vouloir te commander, tu iras lire ces résultats annoncés par Libération notant que deux Français sur trois sont allés au cinéma en 2011 — à moins que tu ne lises pas le français, les organismes d’apprentissage d’une autre langue faisant également partie de ces siphons à argent public). On pourrait te parler des heures de l'importance de l'art pour nous connecter les uns aux autres, nous aider à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons, nous confronter à nos propres certitudes pour mieux les faire évoluer...

   Oui, on pourrait, mais cela ne ferait probablement qu’ajouter à ton trouble. D’où cette idée. Et si tu arrêtais, Krista, tout simplement de te poser ces questions préoccupantes? Car, on peut te le dire, maintenant, rien ne nous briserait plus le cœur que de voir apparaître sur ton si charmant visage de vilaines rides d’inquiétude. Tu es si télégénique. Tu ne devrais pas essayer d’en faire plus. 

Bon cinéma 

Helen Faradji   

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Vos réactions (1)

  1. Comment dire... dans les dents! Merci Mme Faradji!

    par Jean-Thierry Popieul, le 2012-02-27 à 18h18.

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