Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES DÉCONNECTÉS

2012-03-01

    Bien sûr, il y avait les absents. L’animation genre fête du village, trop bon enfant pour séduire, de Billy Crystal. Le triplé historique de The Artist, l’arrivée du nom de Thomas Langmann, son producteur, dans la grande liste de ceux qui comptent et le triomphe toujours plus écrasant, de moins en moins aimable, de la stratégie éléphantesque des frères Weinstein le distribuant. L’élégance de Christopher Plummer et les voix pleines de larmes sincères de Meryl Streep et Jean Dujardin.

    Mais il y aussi, et surtout, eu ce "5 partout" entre Hugo de Martin Scorsese et The Artist de Michel Hazanavicius, deux films qui se répondent, l’hommage de l’Américain à la naissance d’un cinéma féérique en France et l’hommage du Français à celle d’un cinéma du rêve aux États-Unis, deux films qui se tournent vers hier pour mieux consoler, réconforter, rassurer. Du moins, pourrait-on le croire. Car ces deux films-contes se distinguent aussi aisément : le premier se tournant vers le passé pour mieux rappeler sa richesse et l’absolue nécessité de le préserver, tout en affirmant que le pouvoir d’enchantement du cinéma lui est inhérent, et ce depuis sa naissance; le second réveillant le cinéma muet pour le simple plaisir d’aligner les ingrédients de la bonne vieille recette du mélo feel-good. Et c’est malheureusement dans ce sens, celui d’un hommage au cinéma sans substance et qui ne vaut que pour lui-même que la soirée des Oscars de dimanche soir dernier a décidé de s’illustrer.

    Au-delà des aberrations (Michel Hazanavicius, un meilleur réalisateur que Martin Scorsese ou que Terrence Malick, vraiment?), des étrangetés (des tunnels de pub plus longs que les segments de la cérémonie, vraiment?) et des malaises (Theo Angelopoulos « oublié » dans la liste des grands disparus de l’année, vraiment?), cette soirée aura en effet été marquée par une superficialité, un nombrilisme et une absence d’ouverture aux autres et au monde navrants. Des montages mortifères de vedettes sur fond noir nous parlant de leurs films préférés au montage bien vain des grandes scènes de l’histoire du cinéma, en passant par le triste segment mimant le premier focus group devant The Wizard of Oz, l’animation de Crystal forçant à chaque instant une célébration du 7e art ou la victoire de The Artist sur Hugo, un film déjà bien plus en prise avec nos réalités, pas un instant de cette soirée n’aura obligé à une commémoration du cinéma et de son histoire. Sans que rien n’ait rapport avec rien, sans que rien ne fasse sens, de toute façon nous n’étions apparemment pas là pour ça.

    Comment alors ne pas s’interroger sur cette obsession tournant à vide pour le cinéma (mise à part la victoire d’Une séparation, et le discours de Sharmeen Obaid-Chinoy, lauréate de la statuette du meilleur court documentaire pour Saving Face, le reste du monde hors Hollwyood aurait pu ne pas exister, ça serait revenu au même)? Comment ne pas y voir un repli étrange et déprimant sur la seule fonction de divertissement d’une industrie? Et comment ne pas s’alarmer de voir cette fonction prendre le pas sur tout le reste, et notamment la part artistique des films de l’année, parfaitement ignorée?

    En ces temps de crise, en cette année électorale majeure, en ces temps où le monde n’en finit plus d’être agité de soubresauts, en ces temps difficiles que le cinéma a aussi su enregistrer et questionner de façon magistrale, cette cérémonie est venue sacrer une idée réconfortante et mollassonne du cinéma. Celle d’un cinéma pantouflard, d’un cinéma robe de chambre, d’un cinéma bouillon de poulet pour l’âme. Bref, d’un cinéma purement et simplement mignon sans plus.

    Les César, qui avaient lieu vendredi soir dernier et qui n’étaient pas non plus sans défaut ni malaise (Mathilde Seigner vient notamment de se gagner une place au panthéon des pires têtes à claques de l’Histoire), auront certes eu aussi assuré le triomphe de The Artist. Mais ils auront aussi tout de même su ménager quelques places à Angèle et Tony, que nous avons hâte de découvrir, Polisse, Intouchables et surtout L’Exercice de l’État, autant de regards différents et plus ou moins profonds portés sur nos sociétés, nos façons de vivre ensemble, autant de célébrations de « la richesse et la singularité de cette cinématographie » comme l’a souligné Guillaume Canet. L’animation d’Antoine de Caunes aura elle aussi planté ses crocs dans le ici et maintenant, évoquant tant la crise économique que l’échéance électorale prochaine, pour rappeler que le cinéma n’est pas qu’une échappatoire, mais aussi une façon de nous aider à mieux comprendre et réfléchir notre monde.  Les Jutra auront lieu le 11 mars prochain. On ne peut qu’espérer qu’ils sauront aussi se souvenir que le cinéma n’est pas qu’un lieu d’oubli et de refuge. C’est la meilleure façon de le célébrer que nous puissions imaginer. 

**

    Le Devoir publiait cette semaine un article inquiétant sur l’avenir de la Cinémathèque Québécoise (ceci n’étant pas sans rapport avec les Oscar…). Cette dernière souffrirait en effet d’un réel manque de fonds et de moyens pour continuer à assurer sa mission au-delà de 6 mois. Dans l’article, la directrice générale par intérim Iolande Cadrin-Rossignol pose cette question : « le Québec a-t-il besoin d'une Cinémathèque? ». Sans avoir de solutions financière concrètes à apporter, nous pouvons néanmoins déjà répondre oui à cette question. Et nous garderons cette réponse en tête quels que soient les développements de cette triste et angoissante question, tout en nous permettant d’en poser une autre : de quelle cinémathèque au juste avons-nous besoin?

   Sur le sujet, nous vous invitons à (re)lire l’excellent texte signé André Habib, Frédérick, Nicolas Renaud et Simon Galiero, « Quel avenir pour la Cinémathèque québécoise » paru sur le site d’Hors Champ en … 2004  

Bon cinéma  Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (2)

  1. Merci de m'avoir rappelé l'existence et permis de relire cet excellent article paru en 2004 dans Hors Champ, et que j'avais curieusement oublié. Non seulement toues les questions y étaient déjà posées, mais nos ministres des «affaires» culturelles n'y ont toujours pas répondu, bien sûr!

    par Jean Antonin Billard, le 2012-03-01 à 12h06.
  2. Je seconde Monsieur Billard. Merci du rappel de cet excellent texte collectif paru en...2004. 8 ans et aucune solution à l'horizon. 8 ans d'amnésie gouvernementale consciente. Christine St-Pierre; l'actuelle ministre de la Culture,saura-t'elle y remédier? Elle a une chance de se démarquer de ses prédécesseurs. Saura-t'elle la saisir afin d'assurer la pérennité d'une mémoire visuelle collective assumée à bout de bras par tous les employés de cette institution depuis des lustres avec un aussi grand professionnalisme? En voilà une chance!

    par Yvan L., le 2012-03-06 à 14h36.

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.