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JONAS A 37 ANS - par Robert Lévesque

2012-03-08

    Je vous parle d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, l’Outremont en ce temps-là accrochait ses Wajda… ; ses Wajda et ses Leone, ses Cassavetes et ses Bresson, car aller à l’Outremont, pour ceux qui en étaient, c’était la cinéphilie totale, le festival permanent, fidélité et assurance de qualité, ce bonheur du cinéphile qui s’était d’abord développé au Verdi, boulevard Saint-Laurent (c’est une église louche maintenant), avant que l’on migre en bandes rue Bernard, avec toujours le cher Roland Smith comme pimp cinéphilique, Roland qui était un peu notre Henri Langlois, « Roland » qui déchire aujourd’hui vos tickets à son cinéma du Parc pendant que rue Bernard ne reste plus d’intact de cette époque bénie que les smoked meat de chez Lester’s…

    Et il y avait eu, au cœur des politiquement et cinématographiquement emballantes années 70, la vague suisse. Une vague qui nous rafraîchissait les yeux et sentait la raclette et le chocolat au lait. Un cinéma poète et paysan. Un cinéma subtil (proche parent de celui de Jacques Leduc, plus soft que celui de Gilles Groulx). Nous avions tous au plaisir de l’oreille cet accent romand, genevois. C’était les acteurs Jean-Luc Bideau, bûcheron de cœur, Jacques Denis, mariole rentré, c’était le fils du gigantesque Michel Simon, le fragile François Simon, le si extraordinaire comédien de Charles mort ou vif, c’était Myriam Boyer, Bulle Ogier qui était française et qu’on aimait tant, c’était les films de Tanner, ses meilleurs, comme Jonas qui aura 25 ans en l’an 2000, tourné en 1975, le petit Jonas qui ferait maintenant ses 37 ans sans que l’on sache ce qu’il est devenu dans le monde actuel, un monde sans Outremont…

    L’un des films suisses qui me fascina, par son humanisme et son cynisme entremêlés, c’est L’invitation de Claude Goretta. Il passe sur TFO (notre Outremont-maison) ce 9 mars à 13 heures. Le cinéma suisse était alors à son apogée. Un cinéma si finement politique, si suavement social. Du pain. Le sujet de L’invitation aurait pu être de Brecht : un modeste employé de bureau, à la mort de sa mère, fait un coup d’argent en vendant la petite maison familiale qui se trouve dans une zone à construire. Il a pris des mois de congé, puis il invite ses neuf collègues à sa nouvelle maison. Stupeur. Tous sonnés de voir le benêt habiter une maison de maître. Il y aura bombance, vacheries, révélations, jalousie, une stagiaire finira en strip-teaseuse, une bagarre éclatera entre un petit chef et une grande gueule (Bideau, bien sûr). Et tout le monde repartira, et le lendemain tous seront au rendez-vous des gratte-papier, sauf la stagiaire, évidemment…

    Cet effacé qui, par sa chance (mais en est-ce une?), sert de révélateur à la petitesse des autres, est joué par Michel Robin. Cet acteur (né à Reims) est une sorte de Bourvil qui ne ferait pas rire. Il est dans ce film, comme chez Brecht, le valet Matti d’un invisible maître Puntila. Son apparente servitude cache un grand cœur. J’ai revu souvent L’invitation, et je ne crois pas qu’aucun autre acteur aurait pu incarner ce personnage humble et troublant. Ce Michel Robin (aujourd’hui sociétaire à la Comédie française, excellent chez Molière) avait d’ailleurs joué du Brecht avec la troupe de Roger Planchon, et du Beckett chez les Renaud-Barrault. Trois ans après L’invitation, sorti en 1976, il allait décrocher le Grand prix d’interprétation à Locarno pour ce qui demeure son plus beau rôle à l’écran, celui de Pipe, un valet de ferme qui, rendu à sa retraite, s’achète un vélomoteur, s’échine à essayer de le monter, puis prendra goût aux escapades dans le canton de Vaud : Les petites fugues, d’Yves Yersin, est l’un des nombreux chefs-d’œuvre de ce cinéma suisse et pas neutre du tout…, ce cinéma engagé dans la liberté et le bonheur…, et la politique du cœur.

Robert Lévesque

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