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ROMÉO ONZE - critique d'Alix Pennequin

2012-03-08

DÉRAPAGE CONTRÔLÉ

    Roméo onze est un premier film mature appuyé par une mise en scène sobre et à première vue convaincante. Tout sur le plan technique témoigne en effet d’une grande maîtrise. À commencer par le titre qui résume de manière astucieuse le film : « Roméo » (le héros cherche sa Juliette) et le numéro (11) qui connoteraient la méthode. Il ne s’agit plus de sérénades sous les fenêtres, mais de rencontres sur le web. Mais, outre ses qualités esthétiques et ses bonnes intentions, le film ne parvient pourtant pas à se sortir des sentiers battus du paysage cinématographique québécois actuel (pensons à Laurentie, Nuit #1, Jo pour Jonathan pour ne nommer que cela) et de ses thèmes de prédilection (vide existentiel, appartenance, communautarisme…).

    Rami, un jeune homme fragile souffrant d’atrophie musculaire, tente de se frayer un chemin entre son désir d’avancer et de s’émanciper d’un côté et les pressions familiales et sociales de l’autre. Il se heurte aux limites de son propre corps, mais également à celles que lui impose son père quant à ses perspectives d’avenir ; un parcours initiatique et semé d’embuches propre à l’adolescence… Il projette alors en « Romeo11 », son alter ego virtuel, ses espérances témoignant du même coup de ses désespérances. Rami est un personnage en devenir et qui, nous le pressentons, finira par s’accepter, car après tout il faut bien une morale. Au cours d’une entrevue, Ivan Grobvic a qualifié son film d’« histoire universelle » dans laquelle beaucoup pourront se reconnaître, puisque Rami/Roméo onze semble incarner à lui seul le malaise d’une jeunesse. Encore faudrait-il braver l’immobilité de celle-ci par l’action, le cinéma apparaissant sans doute une alternative séduisante aussi bien pour le cinéaste que pour son personnage qui finira par se délester de son avatar pour s’accepter en un ultime geste rédempteur.

    À défaut d’inspiration, on reprend donc sans aucune considération les bonnes vieilles recettes scénaristiques (la figure paternelle, le personnage en crise, la déficience sentimentale, le happy end) auxquelles on injecte du particulier (la communauté libanaise, l’handicap) qu’on étire jusqu’à l’épuisement. Pourtant, un seul plan, brillant, suffirait à résumer le film dans son entièreté : Rami, adossé à un mur et camouflé dans l’obscurité, voit défiler la jeunesse étincelante et assumée derrière lui, la séparation étant à la fois physique, psychologique et optique (l’arrière-plan est flou). Il n’aurait qu’un pas à franchir pour être libéré de ses torpeurs. Seulement ce pas, il nous faudra l’attendre encore longtemps, après de nombreux détours inutiles. Sous prétexte de dépeindre le parcours d’un jeune homme « hors norme », on souhaite séduire le spectateur en faisant sans arrêt appel à son empathie. Cependant, le sentiment d’apitoiement, qui accompagne le personnage tout au long, ne suffit pas à dissimuler le cruel manque de caractère et de singularité dont pâtissent à la fois le scénario, mais surtout la mise en scène. Ivan Gbrovic ne réalise pas, il exécute : l’espace filmique se trouve ainsi destitué de son souffle à tel point que l’on sentirait presque avec quelle peine le perchiste tente de maintenir ses bras à hauteur afin de ne pas faire une apparition surprise dans le champ.

    La tension dramatique tant recherchée se dérobe sous nos yeux pour ne laisser place qu’au surfait et aux faux semblants. On pardonne plus volontiers les gaucheries d’un premier film que son manque d’audace. Nous aurions sans doute rejoint le film si l’on n’avait pas l’impression déplaisante que le réalisateur n’accorde que très peu d’intérêt à son sujet. Nous nous trouvons peinés que celui-ci n’ait pas su mettre plus de l’avant son talent dont on peut entrevoir des bribes soudaines qui n’agissent qu’indépendamment, comme des fragments autonomes. Elles ne rejoignent malheureusement en rien le corps du film si bien qu’elles tombent dans le pur effet de style et dans le symbolisme primaire ; un enchaînement de séquences construit sans même s’effleurer, qui s’essouffle à mesure que le film avance et dont il est important de rappeler le sens interne à chaque fois sous forme de métaphores faciles et insistantes qui s’assurent de la bonne réceptivité du spectateur. Ivan Gbrovic tient la forme avant le fond ; le décalage devient tel que les deux s’annulent pour ne devenir que l’articulation mécanique d’un discours qui perd aussitôt de sa crédibilité — aussi efficace qu’une équation mathématique que l’on applique en bon élève — et le résultat est là, car le film sur de nombreux points fonctionne et obéit à une certaine logique narrative : Ivan Gbrovic a bien fait ses devoirs.

Alix Pennequin

La bande-annonce de Roméo Onze

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