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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DES FEMMES ET DES HUMAINS

2012-03-08

    L’actualité crée parfois de ces coïncidences. Nous sommes le 8 mars, journée de célébration de la condition féminine et de rappel bien nécessaire que celle-ci est parfois loin d’être un long fleuve tranquille. C’est aussi le jour où est apparue sur le net une lettre écrite par l’acteur et réalisateur (en préparation de son premier film, Snow on Pines) Peiman Mo’adi à Asghar Farhadi qui l’a dirigé dans About Elli et Une séparation (pour ce rôle, Mo’adi a d’ailleurs reçu le prix d’interprétation au Festival de Berlin 2011). Une lettre quasiment amoureuse d’un acteur fier de son réalisateur. Une lettre unique, qui dépasse les calculs et les stratégies, pour simplement célébrer un miracle. Une lettre sensible et tendre, enlevante et inspirée, d’une sincérité étonnée émouvante, à l’image du film qui, outre son portrait engagé de deux femmes, de deux classes sociales, d’un pays, est autant un grand film féministe qu’un immense film humaniste. Mais un film dont les Iraniens eux-mêmes ne pouvaient pas imaginer l’incroyable résonance internationale. Ou quand la grâce devient magie en échappant aux artisans d’un film.

Mo’adi l’explique ainsi. « Une erreur commune à tous les humains est que lorsque nous voyons quelque chose de trop proche, nous ne pouvons généralement pas apprécier sa grandeur (…). Dans les débuts d’un récent voyage, alors que Mahmoud Kalari (directeur photo du film) vous accompagnait sur la côte est des États-Unis et pouvait prendre la mesure des louanges que vous faisaient les critiques de New York, il m’a appelé pour me dire que le film allait vivre une expérience particulière. J’étais stupéfié. Kalari m’a expliqué que nous avions vécu avec le cinéma et vu des films et des cérémonies pendant de longues années et que nous nous attendions à y voir de gros noms. Mais, nous avons pourtant réalisé que, cette fois, c’était eux qui attendaient de nous voir! C’est ainsi que se caractérisent les grands films »

    Le conte de fées se poursuit encore. « Lorsque Woody Allen, que vous avez toujours vu comme un innovateur, vous a envoyé un message via sa sœur notant qu’il ne pourrait – ou ne voulait – pas, comme d’habitude, assister à la cérémonie, mais souhaitait vous rencontrer à New York pour parler de votre film, c’est là que j’ai réalisé la réelle signification de tout ce qui avait déjà été dit sur le film : Allen notait que pendant des années, il avait perdu l’espoir que notre cinéma, et le cinéma en général, puisse accoucher de quelque chose qui aurait un si grand impact sur lui. Et lorsque Thomas Langmann, le film du célèbre et récemment disparu producteur français, Claude Berri, qui a produit The Artist et gagné tant de prix, a dit que, pendant que tout le monde louait son film, il avait vu le nôtre et regretté de ne pas en avoir été le producteur, tout est encore devenu plus clair ».

    Puis ce sont encore Brad Pitt et Angelina Jolie (« lorsqu’elle vous a questionné au sujet de votre prochain film et dit bien simplement qu’elle aimerait en être, que vous lui avez répondu que votre actrice principale devrait parler français et qu’elle a répondu qu’elle pourrait apprendre la langue avant que vous commenciez, je me suis simplement senti fier »), Meryl Streep, Steven Spielberg, David Fincher, Francis Ford Coppola, Alexander Payne (« qui a dit qu’il vous avait envoyé des ondes positives lorsque vous parliez sur la scène des Golden Globes), Bob Dylan ou Robert de Niro, qui sont cités par un Mo’adi visiblement incrédule comme autant de manifestations d’amour, comme autant de preuves que le cinéma, le vrai, le fort, le grand, ne connaît pas de frontières.

    Et, presque sans le vouloir, Mo’adi donne une clé. Comment ce film « sans vedette », tourné en Iran, parlant notamment de la condition féminine avec une acuité et une cohérence rares, a-t-il pu réussir ce tour de force de s’imposer comme une évidence partout où il posait ses bobines ? « Lors de la conférence de presse des Golden Globes, vous avez été applaudi, cher Asghar Farhadi, quand vous avez remarqué que les différences entre les gens aux quatre coins du globe étaient probablement moins nombreuses que leurs points communs, mais qu’il était souvent aux bénéfices des régimes politiques d’exagérer et de mettre l’emphase sur ces différences et ces fossés. Ces jours-ci, lorsqu’en Iran, les nouvelles entourant votre film servent à étendre la couverture de la culture et qu’elles aident ceux qui n’y avaient jamais porté attention à suivre les nouvelles culturelles ; lorsque des collègues, des amis, des passants et même du personnel hospitalier nous félicitent et nous donnent espoir, je me souviens de vos mots. »

    Parce que certains pensent en quotas alors qu’il s’agit d’art, parce que la défense d’un groupe ne devrait jamais se faire au détriment d’un autre, parce que le cinéma est un moyen unique de tendre ce fil invisible entre nous, parce que la création ne saurait vouloir entériner les différences, parce qu’un homme comme Asghar Farhadi est capable de parler des femmes comme peu de femmes y parviennent (et qu’à l’inverse, une femme comme Claire Denis est capable de parler des hommes comme peu d’hommes y réussissent), et parce que, de temps en temps, des lettres comme celle-ci nous font oublier le commerce, la marchandisation, les résultats de box-office pour mieux se recentrer sur l’essentiel, nous ne pouvons qu’affirmer : vive le cinéma. Vive les hommes et les femmes qui le font.

Pour lire la lettre dans son intégralité, c’est ici

Bon cinéma

Helen Faradji

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