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Plateau-télé

SE DIRE, ELLE… - par Robert Lévesque

2012-03-15

    J’ai vu, depuis À tout prendre de l’en allé Claude Jutra qui aurait 82 ans aujourd’hui, comme nous le rappela Paule Baillargeon dans le seul moment de grâce et d’émotion de la cérémonie de l’industrie cinématographique du 11 mars dans un Saint-Denis « kodakisé », ce fier représentant d’un cinéma québécois qui se foutait des galas, des statuettes et des plus belles robes et plus chics costards griffés le soir des prix venu. C’était le cinéma de Gilles Groulx, de Jacques Leduc, de Jean-Pierre Lefebvre, de Jean Chabot, l’Arcand de Réjeanne Padovani, les Ducharme de Mankiewicz, le cinéma ethnographique de Perrault, Les ordres de Michel Brault, les essais d’Olivier Asselin et aujourd’hui les œuvres de résistance de Denis Côté et de Rodrigue Jean. Une lignée.  

    Dans cette lignée, qui représente l’aristocratie de notre cinéma, une aristocratie non pas du métier et du box-office, mais du cœur et du sens, le cinéma parsemé (entendons très peu soutenu) de Paule Baillargeon (Anastasie oh ma chérie en 1977, La cuisine rouge en 1979, Sonia en 1986, Le sexe des étoiles en 1993, et son délicat documentaire sur celui qui la dirigea dans La dame en couleurs) est l’un des plus fragiles et des plus justes qui soit. Cet hommage du milieu reçu le 11 mars (le prix Jutra, qu’elle voulait tant, qu’elle mérite pleinement), la récompense pour son intégrité et son absence de toute médiocrité, même s’il lui était accordé par une industrie qui se fout de la justesse et de la démocratie des votes et devant une salle qui se dédouanait de sa superficialité en l’ovationnant. Sans doute ce standing était sincère, mais on y sentait une petite gêne de la meute devant l’honneur gardé de cette femme qui a dû et doit se battre plus que les autres pour faire son cinéma, écrire un cinéma à elle, « mon cinéma », affirmait-elle, « moi », précisait-elle. Avec sa fière insistance à… se dire, elle…, Paule Baillargeon, me rappelait cette phrase capitale de l’écrivain Gabriel Matzneff : « le scandale, c’est d’être soi ».  

    Mais attention, il ne s’agit pas de nombrilisme ou de repli sur soi. Les films de Paule Baillargeon sont des films ouverts, généreux, solitaires, mais solidaires des solitudes, accordés au combat singulier des rapports entre l’homme et la femme et qui doivent beaucoup et avant tout à sa perception d’un cinéma cinéma tel celui de John Cassavetes qu’elle remerciait tout autant que son cher Claude Jutra en recevant son hommage.  

    J’aurais bien voulu vous signaler un titre de sa cinématographie qui passerait ces temps-ci à la télévision, mais cela est d’une telle rareté…  

    Paule Baillargeon est belle. Son regard triste et bon ne trompe pas. Son sourire émeut.  Elle était, lors de ce gala, un gala par ailleurs totalement anodin et de pacotille, car animé par deux pantins programmés au juste pour rire et absolument exempts d’une seule goutte d’esprit, elle était, elle, Paule Baillargeon, à 66 ans, l’Abitibienne, la survivante, seule et souveraine, sérieuse, fragile et frémissante, elle était elle-même…, femme, mère, libre, et un peu heureuse… 

Robert Lévesque

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Vos réactions (2)

  1. Je suis presque toujours d'accord avec vous, mais aujourd'hui votre hommage à Paule Baillargeon, la Magnifique, m'a bouleversé.

    par Jean Antonin Billard, le 2012-03-15 à 12h02.
  2. Oui le témoignage de Paule était touchant et d'une grande justesse. Les homamges d'Anne-Marie Cadieux et le film d'Anaïs Barbeau Lavalette avaient bien ouvert cet hommage mérité à une pionnière du cinéma de femmes. Je me souviens lors de mon arrivée au Québec, de mon Alberta natale si conservateur, d'avoir été subjugué par cette authenticité dans ses premiers films qui cassaient toutes les conventions. C'est à travers le chemin ouvert par Paule que j'ai pu ensuite réaliser un film tel Remous. Par contre Monsieur Lévesque je vous trouve sévère sur le restant de la soirée. Les animateurs, Sylvie Moreau et Yves Pelletier, qui ont souligné le documentaire, les réalisatrices équitables, la grève des étudiants, nous ont permis de rire tout en ouvrant une fenêtre sur des éléments que jamais on avait abordé dans un tel gala. Le discours d'Emmanuel Bilodeau aussi cassait la barraque à la manière 21ème siècle n'ayant pas peur d'égratigner ceux qui doivent se reconnaitre. Le numéro de Sylvie et Yves sur les critiques étaient aussi selon moi jouissif. Si j'ai eu la larme à l'oeil avec Paule j'ai aussi pu rire aux éclats avec nos vedettes du petit écran. Il y avait une place pour tout.

    par Sylvie Van Brabant, le 2012-03-15 à 17h39.

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