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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE LA FIERTÉ

2012-03-15

    Nous pouvons, nous devons même, être fiers de notre cinéma. Ce cinéma qui voyage, séduit, se décline sous toutes sortes de formes, vit et vibre autant dans les salles que dans les écrits. Voilà les mots qui ont résonné, et fort, au Théâtre St-Denis dimanche soir dernier lors de la 14e cérémonie des Jutra. La fierté en bandoulière, le front haut, le regard franc, le torse bombé et vogue la galère.

    Bien sûr, la fierté est importante. Comme l’est le partage de tout sentiment collectif créé par notre cinéma. Car après tout, à quoi pourrait-il bien servir, ce cinéma, si ce n’était, au moins bien sommairement, à nous titiller le dialogue et l’échange? Ceci étant dit, nettoyons-nous les yeux de toutes ces paillettes, repenchons-nous sur cette cuvée 2011 et posons la question : de quoi au juste pouvons-nous être fiers depuis dimanche soir? 

    Du succès, lui pour le coup sans partage, de Monsieur Lazhar qui a remporté sept trophées sur neuf nominations? Certes, que Philippe Falardeau soit grimpé sur scène, ses discours intelligents et son œil pétillant en avant, n’a absolument pas de quoi faire rougir. Mais il faut bien constater aussi que depuis quelques années maintenant (pensez à C.R.A.Z.Y, Continental un film sans fusil ou bien sûr Incendies), les Jutra semblent entériner les succès déjà acquis, particulièrement à l’international, de nos films. L’année décide d’un chef de file, les Jutra en prennent acte et l’enregistrent pour la postérité, donnant du même coup des résultats téléphonés, pire programmés, et faisant, par la bande, douter du principe d'une réelle égalité des chances quand vient le temps de jauger le cinéma québécois.  

    Le succès de nos films en salles pourrait-il alors être source de cette fierté? Bien sûr. Comment ne pas se réjouir que le public québécois et son cinéma se rencontrent? Comment ne pas espérer des foules en délire se pressant dans les salles? Mais d’un même mouvement, comment ne pas aussi regretter que cet accent mis sur les succès de box-office fasse parfois oublier de se soucier autant de la valeur artistique desdits films? Qu’un film soit bon, réussi, transcendant, innovateur, bouleversant, riche n’a strictement rien à voir avec le nombre de billets verts qu’il aura su amasser (ce n’est pas parce que McDo vend des milliards de burgers en carton que ces derniers sont bons…). Et l’on peut probablement regretter que cette logique de l’épate avant la qualité ait conduit à l’obtention d’un Jutra de la meilleure actrice à Vanessa Paradis dans Café de Flore plutôt que légitimement à Catherine de Léan dans Nuit#1.

    Alors où, cette fierté? Dans la diversité et la richesse de la cohorte de films québécois 2011? Oui, sûrement. Mais nous pourrions en être réellement fiers si les Jutra avaient également servi à mettre en avant toutes ces tentatives. L’authentique face de bœuf d’André Forcier, grand perdant de la soirée avec son Coteau Rouge pourtant nommé huit fois, l’a d’ailleurs prouvé. Et cette constatation : si le cinéma québécois est si riche, si bouillonnant, si les jeunes pousses se bousculent pour avoir leur place au soleil en faisant feu de tous bois, pourquoi les Jutra n’entérinent pas cette effervescence en créant un prix du meilleur premier film, comme il est de coutume par exemple aux César? Miser sur le futur, sur la relève, sur les espoirs, c’est aussi faire en sorte que ceux-ci puissent être reconnus. Tiens, et dans le même esprit, histoire de montrer que la vraie diversité, celle qui compte, c’est celle de la planète cinéma, pourquoi ne pas aussi ajouter un Jutra du meilleur film étranger? Reconnaître les forces des autres, c’est justement être suffisamment fort soi-même pour ne pas craindre de s’y mesurer…

    La fierté, en réalité, c’était ailleurs qu’on pouvait la trouver dimanche soir. Moins dans les discours de circonstances, et de convenances, entourant la présentation de notre cinéma que dans la coïncidence bienvenue entre cette nouvelle génération de films ouverts à l’autre, au monde, en prise avec ce qui l’entoure et l’engagement de tout un milieu, prouvé maintes fois lors de cette cérémonie. Dans l’absence de peur des présentateurs et des remettants d’aborder, le sourire en coin, les sujets qui fâchent qui soulignait implicitement l’absolue nécessité d’un regard critique pour la bonne santé d’une cinématographie. Des documentaires et des courts-métrages qu’on aimerait voir soutenus et encouragés à l’année longue comme ils l’ont été ce soir-là. De Patrick Doyon (Dimanche), cinéaste cinéphile, remerciant avec simplicité et élégance la Cinémathèque, sa « deuxième université ». Et bien sûr de Paule Baillargeon, les mots coincés dans la gorge par l’émotion et qui a convoqué avec une grande pertinence les fantômes de Claude Jutra et de John Cassavetes sur cette scène. De ça, oui, nous pouvons être fiers. Et sans douter.

Bon cinéma 

Helen Faradji 

Parlant de Paule Baillargeon, puisque les Jutra n’ont pas jugé utile de souligner également l’immense talent comique de la comédienne, on répare l’oubli avec cet impayable extrait des Voisins
  

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