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COMPLÉMENT DE PROGRAMME - par Robert Lévesque

2012-03-29

    Luis Bunuel et Salvador Dali se racontaient leurs rêves et la rencontre de deux de ceux-ci, un nuage effilé tel un rasoir coupant la lune, une main pleine de fourmis, leur donna l’idée de faire un film. Bunuel dans Mon dernier soupir (écrit en 1982, un an avant sa mort) : « Le scénario fut écrit en moins d’une semaine (ndlr : ils étaient à Figueras l’été 1929) selon une règle très simple : n’accepter aucune idée, aucune image qui pût donner lieu à une explication, psychologique ou culturelle. Ouvrir toutes les portes à l’irrationnel. N’accueillir que les images qui nous frappaient, sans chercher à savoir pourquoi ». Bunuel et Dali se livrèrent, comme Breton et Soupault l’avaient fait neuf ans plus tôt avec Les champs magnétiques, à l’expérience surréaliste de « l’écriture automatique ».  

    Jeté sur papier, le résultat le stupéfia un brin : « Je me rendis compte qu’il s’agissait d’un film totalement inhabituel, provocateur, qu’aucun système normal de production ne pouvait accepter ». Bunuel, avec l’argent de sa mère qu’il dépensa moitié bombance à Montparnasse moitié studio à Billancourt, produisit l’affaire en quinze jours avec quatre pelés et un tondu, deux acteurs (Pierre Batcheff et Simone Mareuil), l’opérateur Albert Duverger, le décorateur Pierre Schilzneck. Un soir au Dôme, Bunuel tombe sur Man Ray qui vient de terminer Le Mystère du château de Dé, un film de commande sur le couple Noailles (Charles et Marie-Laure, mécènes extrêmes), et qui cherche un complément de programme pour étoffer sa première d’un soir ; il était entendu que le film sur le domaine richissime des Noailles ne s’adressait qu’à la fine fleur de Paris, aristocrates, écrivains, peintres, Picasso et Cocteau étaient là, au Studio des Ursulines. 

    Le film de Bunuel, pour lequel, outre sa participation à l’écriture, Dali ne fit que verser de la poix dans les yeux des têtes d’ânes empaillées, fut évidemment l’événement de cette soirée mondaine. Paniqué devant l’éventuelle réception du film, Bunuel avait garni ses poches de cailloux pour les lancer sur l’assistance en cas d’échec. Ces cailloux restèrent inutilisés et on connaît la suite : l’ovation, l’achat du film par un dénommé Mauclair, ses huit mois à l’affiche au Studio 28, son entrée dans l’histoire et du surréalisme et du cinéma, la carrière de Bunuel qui dès lors serait l’une des plus fulgurantes de ce qui s’appelait encore le septième art…  

    Cependant, l’année suivante (1930), il en alla autrement de leur second film surréaliste, L’âge d’or, qui eut droit à son scandale, ne tenant que six jours à l’affiche, la presse de droite déchaînée contre « le torchon », les Camelots du Roi et les Jeunesses patriotiques cassant les fauteuils, l’interdiction du film par le préfet de police Chiappe, une censure qui perdura jusqu’en 1981, mais évidemment un trésor des cinémathèques de tous les pays… L’âge d’or, qui commence comme un documentaire sur les scorpions et se termine par une orgie orchestrée par un type qui a la tête du Christ, avait été financé par les Noailles, bien entendu, car rien de neuf n’échappait à ce couple brillant et généreux de l’aristocratie éclairée, mais Charles de Noailles, dans la foulée du scandale, fut mis à la porte du Jockey Club et sa mère dut faire le voyage à Rome pour éviter l’excommunication à son fils…

    « Quand je repense à cette histoire, écrivait Bunuel en 1982, évoquant ses années surréalistes et les discussions du café Cyrano à Pigalle et quelques fois au 42 rue Fontaine chez le pape du mouvement, je revois la tristesse désarmée d’André Breton, vers 1955, quand il me confiait que le scandale n’était plus possible ». Mais 1955, c’était tout de même l’année de La Religieuse de Rivette…  

    Le vieux Bunuel dans Mon dernier soupir : « Jusqu’à la fin, je suis resté lié à Charles de Noailles. Lors de mes séjours à Paris, nous déjeunions ensemble. La dernière fois, il m’invita dans son hôtel, ou il m’avait accueilli 50 ans plus tôt. Marie-Laure était morte. Sur les murs, les étagères, il ne restait plus rien des trésors d’autrefois. Charles était devenu sourd, comme moi, et nous avions du mal à nous entendre. Nous avons mangé en tête-à-tête, en parlant très peu ».  

    On verra Un chien andalou et L’âge d’or sur TFO le 6 avril à 21 heures.  

Robert Lévesque

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