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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

THE REVOLUTION WILL NOT BE TELEVISED

2012-03-29

    En 1970, lorsque Gil Scott-Heron fait paraître son album Small Talk at 125th and Lenox, un morceau résonne plus fort que les autres. Un poème, en réalité, que le chanteur déclame au rythme précis et vibrant de percussions. The Revolution will not be televised scande-t-il, rappelant à l’Amérique vautrée devant ses téléviseurs en bakélite, qu’ailleurs, là où les caméras n’allaient pas, la vie, la vraie aussi pleine de dureté que d’espoir, ne demandait qu’à se faire voire et entendre. Et que de toute façon, elle n’attendrait pas les caméras des journaux télévisés pour semer les graines du changement.

    42 ans plus tard, les choses semblent avoir changé. Non que les plus marginaux, les laissés-pour-compte, les oubliés, les David aient enfin droit à leur voix médiatique. Mais ceux-ci se sont emparés desdits moyens de communication pour se faire entendre directement, sans attendre qu’un média plus ou moins populaire ne se fasse leur relais. Merci internet, doit-on entendre murmurer au sein de ceux qui, ces temps-ci, ont décidé avec raison de faire d’une lutte contre la hausse des droits de scolarité un véritable débat de société, dont les enjeux dépassent de bien loin le simple fait de devoir payer 75% de frais supplémentaires au cours des cinq prochaines années pour forcer la masse à s’interroger sur le genre de pays dans lequel elle veut vivre et voir vivre ses enfants. 

    Car, au-delà de l’ampleur historique de la manifestation du 22 mars dernier – 100 000 pour les uns, 300 000 pour les autres, peu importe, la marée rouge ayant envahi quelques kilomètres de rues montréalaises avait de quoi donner le tournis (pas une révolte, une révolution – même Xavier Dolan le dit dans la bande-annonce de son attendu Laurence Anyways) —, c’est aussi la créativité audio-visuelle déployée pour encourager le mouvement sur internet, et le relayer, qui frappe. YouTube + 22 mars = des heures de plaisir (avec une tendresse particulière pour les quelques minutes de Heureux d’un printemps, et un intérêt soutenu pour ce blogue).

    Images captées sur le vif, non montées, qui retransmettent toute la fébrilité du moment. Montage accéléré du défilé sur la rue Berri faisant apparaître comme par magie une cohorte rouge et indestructible. Clips d’images montées sur des chansons ravigotantes. Discours de soutien enregistrés à l’arrache ou professionnellement. Galeries de photos des pancartes les plus inspirées. Feed en direct de la manifestation pour que même virtuellement, tous les cœurs puissent battre à l’unisson. Pétitions. Carré rouge plus ou moins orné pour remplacer sa photo de profil. Aide twitteresque à Richard « la belle vie » Martineau. Blogues. Avec une ironie décuplée ou une sincérité absolue, la manifestation a autant eu lieu dans nos rues que sur nos écrans d’ordinateur. Et la télévision, condamnée à répéter les mêmes gestes et les mêmes figures imposées que ceux dont elle ne peut se défaire, n’a rien pu contre cette autre déferlante : celle de l’instantanéité, oui, mais surtout celle de l’imagination.

    The revolution will not be televised? Non, en effet. Mais elle est, et sera, computerised. Comment en faire autrement? Comment fonctionner aujourd’hui collectivement sans l’aide si précieuse à une bonne organisation des réseaux sociaux ou sans l’abri inespéré que sont les YouTube et autres DailyMotion à l’expression d’une voix différente et innovante? Cette génération qui veut changer le monde ne réalise probablement pas qu’elle l’a déjà changé, nous invitant sur des chemins de traverse virtuels, à faire l’école buissonnière de la pensée unique et du conformisme mou.

    La révolution, ce ne sont pas quelques imbéciles masqués prêts à en découdre avec n’importe qui pour faire du bruit. Ce ne sont pas la violence, le refus d’écouter l’autre ou l’asservissement généralisé à la peur. Ce sont des pensées différentes, des façons de les exprimer qui bousculent le statu quo, des images libres qui volètent dans l’espace des ondes prêtes à être attrapées, des changements de mentalités. C’est la démocratie qui s’exprime dans ce qu’elle a de plus beau et de plus imaginatif.

    Le 22 mars, il y a eu la révolution. 

Bon cinéma 

Helen Faradji

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