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LE GIGOLO ET L’ÉCLOPÉ - par Robert Lévesque

2012-04-05

    Pauline Kael expliquait bien simplement à ses lecteurs du New Yorker que certains films américains dits cultes accédaient à ce rang « parce qu’il s’agit des films les plus intéressants du moment ». C’était le cas du premier film américain du Britannique John Schlesinger, Midnight Cowboy (en version française Macadam Cowboy), qui cassa la logique du box-office en 1968, dégela les académiciens des Oscar qui n’en eurent que pour ce film de paumés et força la censure américaine à revoir son jugement, changeant le classement X pour la classification « Interdit aux moins de 17 ans ».
 
    Si ce petit film (petit en comparaison au 2001 : Odyssée de l’espace de Kubrick qui sortait sur les écrans de l’Amérique au même moment) eut alors tant d’impact, un impact qui s’est amenuisé avec le temps quant au thème, mais qui demeure quant au jeu, ce n’est pas tant parce qu’on y abordait le sujet encore un peu tabou de la prostitution (midnight cowboy étant une expression qui voulait dire gigolo en argot new-yorkais) et de l’homosexualité de ruelle et d’arrière-salle, mais parce que les deux comédiens qui tenaient le film à bout de bras et de cœur y furent extraordinaires, signant des performances d’acteur si parfaites qu’on a pu dire et qu’on peut dire encore qu’elles se placent au-delà de tout éloge, la belle occasion pour moi de vous servir cet adjectif si rare que Rimbaud n’utilisa qu’une fois et fut le dernier à le faire : « illaudable », disparu des dictionnaires, y compris du Littré.
 
    Jon Voight et Dustin Hoffman, le gigolo et l’éclopé, ou l’étalon et le boiteux, ravirent tous les suffrages tant l’humanisme de leurs personnages (extirpés d’une nouvelle « gaie » de James Leo Herlihy parue en 1965) crevait l’écran et, au-delà de la description de la misère des laissés pour compte, offrait au spectateur l’histoire d’une amitié profonde et désintéressée entre deux suicidés de la société version américaine, deux victimes, deux chiens errants… Le film est culte pour cela, à mon avis. Il demeure comme l’un des chefs-d’œuvre d’une histoire de l’amitié, si tant est qu’une telle histoire serait écrite…
 
    Dustin Hoffman (j’ai toutefois gardé de cet important acteur, au fil du temps, et depuis ce film, une impression de regardez-comment-j’ai-travaillé-pour-en-arriver-à-ça) venait d’être découvert dans The Graduate de Mike Nichols l’année précédente, et Jon Voight (qui est depuis 1975 le papa d’Angelina Jolie) débarquait, c’était son premier rôle important et, avec son personnage de Texan monté à New York, il se glissa dans les nominations aux Oscar aux côtés d’Hoffman (mais c’est John Wayne qui l’obtint pour True Grit d’Henry Hathaway). Ces deux-là, Voight et Hoffman, étaient Joe Buck et Ratso Rizzo. Ils le sont encore, vous les verrez sur ARTV le 10 avril à 22 heures.
 
    Il y a Joe, il y a Ratso, mais il y a aussi New York dans ce film de Schlesinger et du directeur photo Adam Holender, les rues, les bars, les penthouses de riches nymphomanes et les bas-fonds des camés. Vers la fin des années soixante et le début des années 70, dix ans avant le Manhattan élégiaque de Woody Allen, il y avait de plus en plus de films qui prenaient l’enfer de New York au casting, Klute d’Alan Pakula, Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg, Little Murders d’Alan Arkin. À cet égard, Pauline Kael écrivait en 1971 que « la ville de New York a aidé le cinéma américain à grandir. Elle lui a aussi offert un nouvel état d’esprit, fait de désespoir nerveux et angoissé, qui est la quintessence de New York. Lorsque l’on vit ici, on a véritablement perdu l’espoir que la crasse quitte les rues, et que la vie y soit jamais saine et rangée ». On n’écrirait pas une chose pareille en 2012, chère Pauline…
 
 Robert Lévesque

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