Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

NOTRE MONDE MERVEILLEUX

2012-04-05

« Tu sais ce que produit le capitalisme. D’après Marx et Engels.
— Ses propres fossoyeurs, dit-il »
                                                              Cosmopolis, Don DeLillo


    Peut-être est-ce la faute des lunettes à carré rouge que l’actualité vibrante nous fait porter ces temps-ci? Ou peut-être qu’effectivement, toutte est bien dans toutte. Mais reste qu’un livre, paru l’année dernière aux Éditions Sonatine (encore eux), et apparemment sans lien avec ce qui nous agite, semble pourtant une lecture plus qu’indiquée en ces temps étranges. DisneyWar, dit Le royaume enchanté en français dans le texte, n’est pas qu’une enquête merveilleusement documentée sur le fonctionnement de l’entreprise, pas plus qu’une observation minutieuse et sans pitié du règne de Michael Eisner (de 1984 à 2005) sur ladite entreprise, ni même un travail journalistique exemplaire de l’auteur américain James B. Stewart (prix Pullitzer en 1987 pour ses articles dans le Wall Street Journal), mais une autopsie aussi passionnante qu’éclairante sur les rouages et le fonctionnement du fabuleux monde dans lequel nous vivons.

    Tout débute par un prologue qui plonge immédiatement au cœur de la tempête, fin 2003, alors que Roy Disney, neveu de l’autre, et gardien symbolique d’un certain esprit « magique » des lieux, mène une guerre ouverte contre Eisner, président-directeur général de la société, à coups de pétitions, de déclarations dans les journaux et de retournements du conseil d’administration. Une guerre d’ego et de capitaux, où les prétendants califes se livrent une bataille rangée tandis qu’en haut, trône un despote peu enclin à se laisser renverser. C’est deux ans plus tôt que Stewart a eu l’idée de poser son regard affûté sur l’industrie du divertissement et en particulier sur la façon dont Eisner dirigeait Disney. Une idée qui n’enthousiasmait pas le patron, mais qui finit par le convaincre. Parlez-en en bien, parlez-en en mal… Mais un moment aussi dans l’histoire de Disney où les couteaux volaient si bas qu’Eisner lui-même finit par confier à Stewart : « votre livre est en train de devenir Les requins de la finance… »

    L’incroyable boulot de documentation de Stewart ne laisse en effet planer aucun doute. Bonus farfelus, primes de départ affolantes, revenus d’exploitation, parachutes dorés, enrichissement personnel : au gré des 747 pages du pavé, les milliards volent dans l’air, à des hauteurs tellement faramineuses que l’argent ne semble même plus avoir de réalité. Pour les chiffres, on notera qu’Eisner est arrivé en 1984, alors que les recettes de Disney étaient de 1.6 milliard de dollars pour s’envoler à 30 milliards en 2004, que l’action fit un bond de 1.33 dollar à 28 et que les gains nets personnels d’Eisner s’estimaient à 630 millions selon la liste des 400 Américains les plus riches établis en 2003 par le magazine Forbes. Eisner a beau clamer, au fil des entretiens, que son seul guide est la préservation de la créativité, que seul l’aspect artistique des choses le pousse à prendre ses décisions, les faits, eux, racontent autre chose.

    En réalité, c’est bien rapidement que Le royaume enchanté transcende son propre sujet pour mieux se livrer à une histoire sans faux-semblant du capitalisme en Amérique du Nord. Une histoire du triomphe sans équivoque du roi-dollar. Une histoire de la cupidité, de l’égoïsme et de la cruauté. Mais également une histoire de ce que cette obsession pour l’amas toujours plus rapide, toujours plus insatiable de billets verts, peut faire aux hommes. Car, le portrait que dresse Stewart d’Eisner est terrifiant. Voilà un homme qui, sous couvert de ses beaux discours, s’est peu à peu transformé en Roi Lear des temps modernes, rongé par une paranoïa grandissante attisée par le désir d’augmenter les revenus annuels de sa compagnie de façon insensée, prêt à tout, même à saigner son département phare d’animation de ses meilleurs éléments ou à pousser dehors, à force de mensonges et de trahisons, ses collaborateurs Jeffrey Katzenberg, Steve Jobs ou les frangins Weinstein partis voir ailleurs si l’herbe se broutait plus paisiblement (elle l’était).

    Le parallèle n’est alors pas difficile à établir. Que ce soit chez Disney ou à une échelle plus large, dans une société ou dans un gouvernement, il faut toujours se méfier des discours hypocrites, des mots lancés pour satisfaire le bon peuple, des dehors lustrés. Dans un conseil d’administration, ou dans un budget national, il faut toujours tenter de comprendre à qui profite réellement le crime. Dans les bureaux ou dans la rue, il faut toujours se défier de l’autoritarisme. Et encore plus des décisions qui ne sont motivées ni par le bien commun, ni par l’intérêt général. Car tous ces gestes finissent par rendre fou, autant ceux qui les posent que ceux qui les subissent.

Bon cinéma, en tout cas ce qu'il en reste.

Helen Faradji

Nous avons appris hier l'annonce de la fermeture de la CinéRobothèque et du cinéma ONF le 30 septembre prochain. Ceci sans parler de la suppression de Droits et Démocratie ou des coupures à Radio-Canada. Nous y reviendrons plus en détails, mais il y a quelque chose d'aussi choquant que d'honteux dans ces mesures qui attaquent nos lieux de diffusion et nos identités

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Vos réactions (1)

  1. Parlant de défi à l'autoritarisme, le mouvement actuel des étudiants en grève. À part eux-mêmes qui se filment sans relâche, l'un de nos cinéastes a-t-il eu l'idée de descendre dans la rue et de capter leurs actions si imaginatives, si "pédagogiques", leurs prestations si "visuelles"?

    par Maryse Pellerin, le 2012-04-10 à 21h54.

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