Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

COMMENT RÉSISTER?

2012-04-12

    Au départ, il y avait la hausse des frais de scolarité. Mais depuis, le vase a débordé. Les coupes à l’ONF, celles à Radio-Canada, à Téléfilm Canada, l’anéantissement de Droits et Démocratie, le plan Nord, les F-35, l’exploitation des gaz de schiste… Toutes ces décisions d’État ont fini par révéler un mal-être social beaucoup plus grand, beaucoup plus large, beaucoup plus profond. Nombreux sont en effet ceux qui ne se reconnaissent plus dans cette société, provinciale ou fédérale, qui persiste à faire passer les intérêts des puissants avant le bien commun. Nombreux sont ceux qui ont fini par comprendre qu’une petite perturbation sur le côté pouvait en réalité faire trembler jusqu’au centre.

    Le documentaire Tous au Larzac de Christian Rouaud, césar du meilleur documentaire cette année et qui prend l’affiche bien opportunément cette semaine, rappelle avec bonheur ce combat amorcé en 1971, fini en 1981, et qui de la même façon prit comme point de départ la volonté de construction d’un camp militaire sur les terres du Larzac pour mieux finalement se faire symptômes de tout ce qui n’allait plus dans la France des années 70. Dix ans de conflit, de luttes, d’occupations de fermes ou de brebis emmenées paître sous la Tour Eiffel… les idées, écolos, utopistes, joyeuses se sont multipliées pour que cette poignée de paysans fasse entendre sa voix et contamine de son désir de dire « non » tout un pays. Pourtant, vers la fin du film, une dame l’avoue bien candidement. Après neuf ans, les énergies et les corps s’étaient épuisés. Et la lutte devenait aussi celle pour trouver de nouvelles façons de se faire entendre.

    Bien sûr, les choses sont loin d’en être là ici. Et personne ne peut honnêtement souhaiter que, comme au Larzac, chacun reste assis sur ses positions durant dix ans. Reste que la question se pose tout de même, après quelques mois : comment continuer? Et si tout le monde a bien conscience que le carré rouge ne suffit plus, comment l’englober dans une perspective plus globale? Les concerts spontanés, les débordements de créativité sur le web (le récent Speak Red vaut son pesant de cacahuètes) ou la formidable journée « Nous? » retransmise à Vox sous l’impulsion du comédien Sébastien Ricard au cours de laquelle le monde intellectuel, littéraire le plus souvent, est venu dire son indignation en s’emparant  de la parole publique (parmi eux, on retiendra les noms de la vibrante Catherine Dorion, de l'irrésistible Alain Farah et de l’économiste Ianik « Che » Marcil, tous trois particulièrement en verve), sont déjà autant de preuves que la vivacité du combat social est loin d’être menacée.

    Mais il manque encore tellement de monde. À quand notre Osti d’show? À quand une implication de tout un chacun, avec ses forces, ses moyens? À quand un corps social enfin uni, qui traversera les couches sociales de haut en bas pour mieux exprimer une réelle envie collective? Et à quand un cinéma qui dira cette envie de changement, l’incarnant autant que la reflétant? En effet, parmi ceux qu’on aimerait voir ainsi s’exprimer sont les cinéastes (qui à en croire le communiqué émis hier par Téléfilm Canada pour expliquer ses futures coupures vivront eux aussi de très très près les effets de cette crise prochainement). Car si Dolan, Lavoie, Denis ou Émond ont chroniqué le mal-être d’une jeunesse québécoise dans leurs récents films, reste le sentiment qu’aujourd’hui, les réalisateurs manquent un peu à l’appel. Où sont les Falardeau, Arcand, Groulx, Poirier, Lefebvre, Brault du moment…? Où sont-ils, d'ailleurs, ceux-là même dont les noms retentissent si forts aujourd'hui grâce à l'ONF, alors qu'est venu le temps de soutenir l'institution? Leur voix manquent. Mais encore où sont les films tournés dans l’urgence de dire une identité, de refuser les chaînes d’un monde autoritaire, de s’inscrire dans le monde, dans leur monde? Où sont les films porte-étendard, citoyens, rassembleurs?

    Bien sûr, on rétorquera que les délais ceci, le financement cela, le contexte de création ceci encore…. Mais nos cinéastes l’ont déjà prouvé si souvent : faire vite, faire bien, ils savent. Et avec talent, en plus. Et plutôt que de tourner pour se dire, qu’attendent-ils pour nous dire? Ce « Nous » prononcé tant de fois samedi a besoin de s’exprimer en mots, oui, mais aussi en images. La mobilisation, ce n’est pas que prendre la rue, c’est aussi prendre le stylo, la guitare, les planches, la caméra. C’est dépasser le simple « nous » pour qu’il devienne un « nous tous ». Et le cinéma, formidable outil à incarner les désirs et les passions, merveilleuse machine à autopsier notre monde, incroyable bébelle capable de digérer le ici et maintenant pour mieux réfléchir et penser à demain, a certainement un rôle à jouer dans tous ces mouvements. Un rôle essentiel, citoyen, investi qui permettrait même au collectif de se rejoindre et d’avancer d’un pas encore plus assuré. Le 22 avril prochain serait une occasion en or de le prouver.

    Et pour l’inspiration, on ne saurait trop conseiller un petit détour par le projet 100 Jours dans lequel les cinéastes français se sont mobilisés pour signer un ciné-tract par jour, avant la présidentielle…

Bon cinéma

Helen Faradji

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Vos réactions (2)

  1. Voici notre contribution de "cinéastes" Samuel Matteau - Alexandre Isabelle youtu.be Merci pour l'article. Très pertinent.

    par Samuel Matteu, le 2012-04-12 à 19h47.
  2. Hier, après la manif, j'ai assisté à la projection du film RÉPUBLIQUE d'Hugo Latulippe aux Écuries. Un bel exemple d'une réaction spontanée d'un cinéaste: film débuté après l'élection d'Harper en mai 2011 et présenté pour la première fois devant les Indignés au Square Victoria l'automne dernier! Bientôt disponible en DVD!

    par Geneviève Lussier, le 2012-04-15 à 20h43.

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