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LE VOYAGE EXTRAORDINAIRE - critique d'Éric Fourlanty

2012-04-19

L'ENFANCE DE L'ART

    Quiconque s’intéresse un tant soit peu au cinéma, a déjà vu quelques images ou un bout de séquence du Voyage dans la Lune. Ou a en tête cet obus éborgnant une Lune furibonde. Mais depuis plus d’un siècle, personne ne l’avait vu en entier (près de 14 minutes) et en couleurs, tel qu’il a été conçu par Méliès en 1902.

    À l’aube du XXe siècle, George Méliès, un fils de fabricant de chaussures fasciné par les premières projections des frères Lumière, est déjà une vedette du cinématographe. Homme-orchestre, il a conçu plusieurs films marquants (Cendrillon, L’Affaire Dreyfus, L’homme à la tête de caoutchouc, etc.), mettant la main à la pâte à chaque étape, du scénario à l’interprétation, en passant par les décors et la mise en scène. En 17 ans, il réalisera plus de 500 courts métrages de 1 à 30 minutes. Il construira le premier studio de cinéma, inventera une foule d’effets spéciaux (surimpression, fondu enchaîné, ralenti, etc.) et, à force d’imagination, de débrouillardise et de foi dans ce nouveau « train électrique pour adultes » (dixit Orson Welles, 40 ans plus tard), il élèvera le cinématographe au rang de 7e art. Plus d’un siècle plus tard, l’inventivité, la drôlerie et la poésie naïve des films de Méliès continuent d’enchanter les spectateurs les plus blasés.

    À travers des films et des photos d’archives, des témoignages divers (Costa-Gavras, Jeunet, Gondry, Hazanavicius et Tom Hanks) et des extraits de films de Méliès, Le voyage extraordinaire, de Serge Bromberg et Éric Lange, retrace le destin rocambolesque de ce film fondateur, de sa naissance jusqu’à nos jours.

    À la fin du XIXe siècle, la Lune est dans l’air… Un livre de Jules Verne, un autre de H.G Wells et même une opérette d’Offenbach ont connu le succès en racontant un hypothétique voyage sur notre satellite préféré. Méliès s’en inspire et met en images ce dont tout le monde rêve.

    Des savants fous dotés d’accortes assistantes; une mise en à feu de l’obus en fanfare, saluée par des demoiselles courtes vêtues; des extra-terrestres aux allures d’amphibiens et accompagnées de luniennes en short; des étoiles et une comète qui ont le minois de courtisanes; un retour triomphal sur Terre, célébré par une bande de jeunes filles en jambes et aux aisselles bien fournies : homme de spectacle avant tout, Méliès savait que la science-fiction avait ses limites et il convoqua les danseuses du Châtelet pour faire de la figuration au milieu de ces messieurs très sérieux! Au-delà des prouesses techniques, de l’inventivité de ce magicien de l’image et de la naïveté touchante du propos, ce sont ces aspects désuets qui, aujourd’hui, donnent tout son charme à ce film enchanteur.

    À sa sortie, le film, en version colorisée à la main, connut un succès monstre, au point qu’une copie pirate circula aux États-Unis, rapportant une fortune à ses exploitants, sans que Méliès n’en touche un centime. Celui-ci continua à faire des films pendant une dizaine d’années, mais la compétition, les goûts changeants du public et un possible épuisement créatif eurent raison de lui. Ruiné, il vendit sa maison et son studio, brûla la quasi-totalité de ses films et ouvrit une boutique de jouets dans une gare. Pour connaître la suite, allez voir Hugo de Scorsese!

    La seconde partie du film est consacrée à la restauration du Voyage dans la Lune, une aventure tout aussi incroyable que celle de sa fabrication. À partir d’une copie, en couleurs, mais irrécupérable, retrouvée dans les années 80 à la cinémathèque de Barcelone, une équipe de fous furieux restaurèrent les 13 375 images du film. Un travail titanesque qui fut projeté, pour la première fois depuis 1902, au Festival de Cannes de l’an dernier, et qui clôt ce documentaire, académique, mais charmant. Seul bémol : la musique du groupe Air qui, au lieu de laisser parler les images, les supplante et les étouffe. Un peu dommage, mais pas suffisamment pour diluer le plaisir de (re)découvrir l’enfance du 7e art.

Éric Fourlanty

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