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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LECTURES DE PRINTEMPS

2012-04-17

    Le passage du temps sur le net a ceci d'intéressant qu'il autorise la flânerie, les regards de côté, les visites inattendues. C'est ainsi en parcourant le web à la recherche d'informations sur le cycle Stan Brakhage organisée par le centre Segal en collaboration avec la revue Hors Champ qu'un magnifique texte signé de notre collègue André Habib a surgi. "Au milieu de la rédaction de cet article, j'ai appris le décès de mon collègue et ami, Louis Goyette", écrit-il. L'émotion ne se cache pas, et infusera jusqu'au dernier mot de cet hommage au professeur chargé de cours à l'Université de Montréal, à Concordia ou à l'Université de Sherbrooke, à sa passion, à son sens de la pédagogie. À l'Éducation.

    Car, à travers les mots tissant habilement des liens entre l'enseignement du cinéma expérimental par M. Goyette et l'oeuvre de Stan Brakhage, c'est également l'importance d'un enseignement, en particulier des arts, et d'une transmission du savoir sains et animés, vibrants et allumés, que ce texte affirme. Qui, adolescent, n'a pas bénéficié de la présence d'un prof pas comme les autres grâce à qui, d'un coup, la vie parvenait à transcender la matière enseignée pour mieux s'enrichir ou ouvrir de nouveaux horizons? La nécessité de voir et d'entendre des hommes et des femmes habités par l'envie d'allumer et d'entretenir la flamme n'est pas à démontrer. "Grâce à lui, dans mon université, un cours comme « cinéma expérimental » est devenu une institution intouchable, à laquelle il a su imprimer sa personnalité et à laquelle, je l’espère, nous saurons toujours rester fidèles, en cherchant à allumer des étincelles dans les yeux, les esprits et les cœurs, comme seul Louis savait le faire", note André Habib.

Mais cet engagement, ce sacerdoce même, ne s'obtient pas par brimades, par injonctions, par menaces et autres contraintes. Les professeurs, se tenant fièrement aux côtés de leurs étudiants, le front haut et le regard vibrant de cette envie irrépressible d'offrir à ceux qui feront le Québec de demain un enseignement de qualité, en savent quelque chose. Et il y a assurément quelque chose d'émouvant à voir ces générations se tenir la main, côte à côte dans la lutte pour que les mots liberté et dignité reprennent toute leur place dans le débat public.

    "My fervent hope is that this film will leave you freer than you were before" écrivait Stan Brakhage, cite par Habib. La paraphrase devient ces temps-ci evident: "mon grand espoir est que cette contestation étudiante, citoyenne, nous rende plus libre qu'avant". Faire des films, marcher dans la rue, enseigner, dire non ("penser, c'est dire non" disait Alain, comme il avait raison)… comme tout cela finit par se ressembler.

    "Oui, le cinéma, l’art, poussé à un certain degré d’audace, d’intégrité et d’intelligence, nous rend individuellement et collectivement meilleurs, nous arme pour affronter les adversités en mettant du divers dans un monde que d’aucuns s’évertuent à rendre toujours plus terne, petit et uniforme". Les mots d'Habib résonnent ces temps-ci et ne peuvent qu'ouvrir la voie à la naissance d'images et de mots plus libres, plus forts, plus courageux. Nous en avons besoin.
Puis, le texte d'Habib se fait encore plus profond en affirmant, outre le besoin absolu que nous avons tous de rencontrer dans nos vies des hommes, des femmes, des films qui nous font aspirer à mieux, la nécessité de lieux préservés où partager ces pensées. Des endroits physiques d'où le cerveau, comme par magie, ressort plus et mieux irrigué. Des salles de cinéma, comme celle de la Cinémathèque ou de son café-bar où Brakhage était venu présenter ses oeuvres ("C’est peut-être là que j’ai compris ce que pouvait être l’égard d’un artiste pour le spectateur, non pas parce que c’est un spectateur et qu’il faut le respecter par principe, parce qu’il a payé, mais parce que c’est, avant tout, un être singulier doté d’une âme et d’une sensibilité, d’une limite et d’une conscience. Jamais le mot « accompagnement » n’aura pris autant de sens que dans ces soirées-là. Car Brakhage ne faisait pas que nous montrer des films, il guidait notre liberté afin que ces derniers puissent nous atteindre et nous toucher") mais aussi des classes, dont les murs bétonnés et gris peuvent parfois s'avérer d'excellents cocons où faire grandir notre appétit pour la liberté et pour les chemins de traverse, celui-là même qui est notre meilleure défense contre la pensée unique, le conformisme mou et la culture de masse.

    "Et il ne nous restait plus qu’à emporter les films, celui-ci, et tous les autres, dans la nuit profonde de notre mémoire. Cette nuit que l’on porte en nous, et que certaines œuvres, certaines personnes, rendent plus lumineuse parce qu’ils nous ont permis de conquérir - sur la bêtise et l’abrutissement ambiant - une once, et peut-être plus, de liberté". Et cette liberté qu'appelle si intelligemment Habib de ses voeux, cette liberté même qui nous fait croire, malgré tout, malgré les refus, la condescendance et l'autoritarisme, que demain sera un jour meilleur, c'est elle encore que l'on retrouve au coeur de Manifeste pour le cinéma libre, un texte magnifique écrit par René Bail en 1972 (dont la pertinence visionnaire est remarquable), publié dans la revue Cinéma Québec de novembre/décembre 1973 et disponible sur le site de Nouvelles "vues" sur le cinéma québécois. Un texte qui ne peut qu'inspirer, à quelques jours de cette belle date attendue du 22 avril. Un texte militant, dédié à une conception réellement artistique du cinéma, ouvert sur le monde et dopé à l'indignation dont nous reproduisons ici un court extrait en vous invitant à le partager, le transmettre, l'échanger. En se souvenant qu'éduquer, c'est partager. Et qu'il n'y a probablement pas de plus beau geste au monde.

"Le cinéma n'existe pas,
du fait que l'oligarchie qui le possède l'a mythifié au tout début,
pour en faire un instrument d'aliénation
pour tous ceux qui en sont concernés,
à partir du créateur de film, jusqu'au consommateur.

Il faut donc que le cinéma circule librement,
que chaque bobine de film soit mise en vente,
pour que le cinéma devienne le véhicule de la pensée.
Alors, nous verrons du cinéma."

Bon cinéma

Helen Faradji

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