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LE GRAND GASCON - par Robert Lévesque

2012-04-26

    L’autre jour, chez un fabricant de bagels de la rue Saint-Viateur, je tombe sur Gabriel Gascon qui avait l’air hésitant devant les fromages à la crème ; je le salue et nous engageons une courte conversation. Je lui dis que je m’apprête à visionner ce documentaire, La passion selon Gabriel, que la nièce de Georges Groulx (autre grand comédien de sa génération, celle née dans les années 20, embarquée dans la création du TNM en 1951) lui consacre. Il ne semblait pas savoir que ce film passerait le 1er mai sur ARTV. Un peu triste, il me confie qu’il perd la mémoire immédiate et qu’il ne peut plus mémoriser un texte, cauchemar final de ces grandes bêtes de scène qui ont donné leur vie à ce qu’ils aimaient le plus, le théâtre…

    J’ai la chance depuis plusieurs années de parfois croiser Gabriel Gascon rue Bernard, il habite la belle conciergerie Royal York (construite l’année de sa naissance en 1927) et j’ai pu avec le temps me rendre compte à quel point cet homme est d’une aristocratie de la réserve, de la simplicité, de la bonté, de la douceur, le contraire (mes excuses au défunt) de son frère, Jean Gascon, le matamore fondateur du TNM qui disait sans plus d’élaboration que « le théâtre c’est comme la merde, ça se sent » et dans l’ombre duquel le cadet Gabriel a d’abord fait son chemin. Gabriel était l’intellectuel des deux frérots (venus d’une famille de 14 enfants). Jean était le géant, mais, des deux, c’est Gabriel qui est le grand Gascon, et cela le metteur en scène Denis Marleau l’a bien compris lorsqu’il l’a abordé et lui a donné ses plus beaux rôles de vieil acteur dans Maîtres anciens de Thomas Bernhard, dans La dernière bande de Beckett, dans Intérieur de Maeterlinck…

    Je tiens Gabriel Gascon comme le plus grand interprète du rôle de Krapp que j’ai pu voir à l’œuvre, et je me désole que Samuel Beckett n’ait pu vu sa Dernière bande si magistralement interprétée. Nous en avions de grands acteurs : Duceppe, le plus grand Willy Loman du Commis voyageur de Miller (meilleur que Dustin Hoffman), Denise Pelletier et Dyne Mousso, le plus extraordinaire duo mère-fille de Mère Courage de Brecht, Guy Hoffmann et son Malade imaginaire que la Comédie-Française voulait nous enlever à tout prix, Millette un Pozzo inoubliable dans la mise en scène de Brassard… Les meilleurs d’aujourd’hui, Nadon, Hyndman, Cadieux, Montpetit laisseront-ils des souvenirs aussi impérissables ?

    À 20 heures 30 ce premier mai, sur ARTV, le muguet sera donc pour Gabriel Gascon. Le documentaire est incomplet, pour sûr, on y voit à la va-vite des extraits et surtout des photos, et si l’idée est belle de voir Gaby Gascon circuler à travers des cordes à linge dont le linge est autant de photos, de costumes, l’homme, s’il est touchant, se livre peu. Mais qu’ajouter après qu’il ait dit que « le théâtre est la plus belle chose au monde, il n’y a pas de plus grand plaisir, ma vie dans le théâtre a été du bonheur »… et qu’il ajoute : « le théâtre est une chose rare, très profonde, c’est le don de soi »? On pense alors à d’autres génies du jeu dont Madeleine Renaud représente encore dans mon souvenir le caractère sacré du service, ces acteurs comme Gabriel Gascon, comme Michel Bouquet, comme le regretté Jean Bouise, comme Suzanne Avon, sont des servants

    L’évocation de Jean Bouise m’amène à regretter que Sylvie Groulx n’ait pas tenu compte du cinéma dans le parcours de Gascon. Je suggère, lorsque l’occasion se présentera, de voir Les camisards de René Allio dans lequel Gascon, avec Bouise et Rufus, se glissait dans la peau de protestants cévenols, vêtus de chemises blanches, pour affronter la persécution menée pas les troupes de Louis XIV. Tourné en 1972 dans les lieux réels avec les habitants du coin comme figurants, ce film est sous-estimé, il est celui d’un homme qui venait du théâtre, René Allio (La vieille dame indigne) étant avant tout un grand scénographe. Le scénario est de Jean Jourdheuil, et Gabriel Gascon y est le capitaine Alexandre Poul…

Robert Lévesque

Un extrait de La passion selon Gabriel

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