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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE LA JEUNESSE ET DES FILMS

2012-04-26

    On la dit sage, timide, homogène, trop masculine…On lui reproche de ne pas être étonnante tout en regrettant du même souffle que des œuvres extrêmement attendues (The Grandmaster de Wong-Kar-wai, The Master de Paul Thomas Anderson ou le nouveau Terrence Malick), qui auraient donc trouvé leur place là elles aussi sans surprise, n’y soient pas. Comme chaque année, on grogne, on rechigne, on fait la fine bouche sans voir que cette sélection cannoise fait pourtant preuve d’un rare sens de l’équilibre. Du gros ouvrant la voie au petit, de l’inattendu secouant les puces de l’établi, du choc contrebalançant le confort, du solide venant ancrer le léger, du monstre sacré (Emmanuelle Riva!) pour ouvrir la voie aux idoles des jeunes : le cru 2012 est peut-être moins flamboyant que celui de 2011, mais impossible à nier, tout y est.

    Comme chaque année, on y déniche forcément des gros noms, des maîtres du monde cinéma, des forts, autrement dit des anciens gagnants de palme d’or. Et cette année, les gardiens du temple s’appelleront, excusez du peu, Abbas Kiarostami et son japonisant Like someone in Love (déjà une des plus belles bandes annonces de l’année), Michael Haneke et son Amour (déjà un des plus beaux castings de l’année), Cristian Mungiu et son Beyond the Hills (déjà une des scènes d’exorcisme les plus attendues de l’année) et Ken Loach, pour une 15e fois à Cannes, avec The Angels Share (déjà une des rares comédies de l’année). Pas de quoi être attristé, tout de même.

    Et puis, juste derrière, la cohorte tout à fait normale des habitués, des noms qui font rêver et espérer, des noms-bonbons  : Audiard avec De Rouille et d’os (la pire bande-annonce de l’année?), Cronenberg et son Cosmopolis (le plus noir de l’année?), Resnais et Vous n’avez encore rien vu (le meilleur titre de l’année?), Reygadas et Post Tenebra Lux (l’autobiographie de l’année?), Garrone et Reality (la berlusconerie de l’année?), Salles et On the Road (la kerouacerie de l’année) ou Anderson, nouveau venu cannois, et son Moonrise Kingdom (la sucrerie décalée de l’année?). Là encore, pourquoi bouder son plaisir?

    Voilà donc pour les poids lourds, bel alignement de titres qui ne décevra que les blasés. Mais cette année, Cannes, c’est aussi le retour de deux enfants prodigues qu’on croyait oubliés : Leos Carax le maudit dont le Holy Motors s’annonce déjà comme un des films les plus bizarres de la sélection (Denis Lavant et Kylie Minogue au même générique…) et Thomas Vinterberg dont les errements post-Festen n’avaient pas convaincu, mais qui, avec The Hunt, autopsie des ravages que peut causer la rumeur, pourrait bien nous réapprendre le sens du mot choc.

    Et côté surprises, alors? Il faudrait tout de même être de mauvaise foi pour ne pas être au moins amusé par l’arrivée en force du jeune cinéma américain indépendant sur la Croisette : Daniels et The Paperboy, présenté comme un thriller érotique (le second de la sélection, avec The Taste of Money d’Im Sang-soo), Dominik et Killing them Softly, polar bostonien saupoudré à l’humour cru, Hillcoat et Lawless, regard poisseux sur trois frères au temps de la Prohibition et surtout Jeff Nichols avec Mud, une chasse à l’homme dans le Mississippi et à qui, Take Shelter oblige, on donne déjà volontiers notre titre de chouchou. Du noir, du sec, du tendu qui fait lorgner cette sélection du côté des bas-fonds et promet que le cinéma de genre ne sera pas le grand oublié de 2012, voilà qui réjouit.

    Du côté des expériences que le cinéma à son meilleur permet et sur lesquelles Cannes se doit également d’ouvrir une fenêtre, on ne saurait non plus se plaindre de voir la douce plongée en cinéma que promet In another Country d’Hong Sang-soo, le regard unique de Yousri Nassrallah sur les événements du printemps égyptien dans Après la bataille, celui de l’ukrainien Serguei Loznitsa sur les moments les plus sombres de la seconde guerre mondiale en Russie (Dans la brume) ou la plongée dans l’enfer de la sexualité féminine menée par l’inclassable Ulrich Seidel dans Paradis : amour avoir leurs entrées au théâtre Lumière.

    Quant à Un certain regard, bien loin d’être une sélection de consolation, ce seront assurément les noms de Trapero, Lafosse, Delépine et Kervern, Cronenberg fils, Verheyde, Franco et Dolan (pour qui on aura ces mots : non, la jeunesse n’est pas un handicap à Cannes : sex lies and videotape a valu une palme d’or à Steven Soderbergh qui n’avait que 26 ans et si la valeur n’attend certes pas le nombre des années, la jeunesse d’une œuvre n’a strictement rien à avoir avec celle de son auteur) qui nous feront vibrer tandis que du côté de la compétition des courts-métrages, nous retiendrons tous notre souffle pour Chef de meute, vaillant représentant québécois signé Chloé Robichaud (Marie-Eve Juste et Avec Jeff, à moto seront eux, du programme de courts de la Quinzaine).

    
La fine fleur du cinéma mondial, ceux que l’on attendait, ceux que l’on n’attendait pas et ceux que l’on n’attendait plus seront donc là. Il y aura de la violence, de l’humour, de l’amour (braque forcément, les Autrichiens s’en mêlent), de la poésie, du sexe, des revenants et des paillettes… bref de la vie. On attendra bien sûr de voir avant de s’émerveiller ou de se laisser décevoir, mais une chose reste sûre : l’annonce des films retenus à Cannes – et nous n’avons même pas parlé là des séances spéciales et hors compétition (un Depardon, un Bertolucci, le voyage dans les coulisses du Festival offert par Gilles Jacob lui-même) n’est pas qu’un effet de manche. Elle est aussi un des meilleurs baromètres de ce qui fera notre année cinéma. Et rien que pour ça, on ne peut que s'abandonner aux promesses et aux désirs qu’elle sait déjà susciter.

Bon cinéma

Helen Faradji


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