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LETTER NEVER SENT (LA LETTRE INACHEVÉE) – critique de Bruno Dequen

2012-05-03

L’HOMME À LA CAMÉRA

    En 1958, le couronnement à Cannes de Quand passent les cigognes marque l’apparition sur la scène internationale d’un duo réalisateur/directeur photo explosif : Mikhail Kalatozov et Sergei Urusevsky. L’utilisation dans ce film de travellings insensés, de plans subjectifs et de trouvailles en tout genre sera en grande partie responsable de son succès, et le tandem poursuivra sur cette lancée jusqu’en 1963 avec le fameux Soy Cuba.

    Pris entre ces deux œuvres majeures, La Lettre inachevée n’a obtenu ni la reconnaissance du premier, ni le statut culte du second. Une réception tiède qui peut toutefois s’expliquer assez facilement. D’un point de vue narratif, La Lettre inachevée n’est effectivement pas un très bon film. Son récit des mésaventures d’un groupe de quatre géologues aux prises avec un feu de forêt monumental en pleine Sibérie croule sous les clichés et respire le patriotisme excessif. La première partie du film, centrée sur la recherche de diamants, développe un triangle amoureux improbable et digne d’un téléroman. La seconde partie (la fuite) est plombée par l’obsession quelque peu déplacée des personnages de se sacrifier au profit de la Patrie, qui sera transformée à jamais par leur découverte. Pourquoi alors revisiter un tel objet en 2012? Tout simplement parce que ses acteurs maladroits et leurs discours manifestement approuvés par le Parti sont mis en image par l’un des plus grands directeurs photo de l’histoire du cinéma, qui signe ici ce qui pourrait être considéré comme son chef d’œuvre.

    Dès l’ouverture, le ton est donné. Après s’être envolée dans les airs à bord d’un hélicoptère, la caméra d’Urusevsky retourne immédiatement sur le plancher des vaches pour suivre en de très longs travellings sinueux la difficile progression de nos géologues dans la forêt. Multipliant les recadrages, dansant autour des arbres et des scientifiques, évitant on ne sait comment les centaines de branches sur son chemin, la caméra devient tout de suite un personnage à part entière du film, et sa liberté de mouvement lui permet de générer une immersion sans égale chez le spectateur, même devant un petit écran. Profitant au maximum de l’environnement naturel sibérien, Urusevsky cherche constamment à alterner entre les plans d’ensemble mettant en valeur la grandeur de la nature, et les plans serrés usant de feuilles et de branches pour « enfermer» les personnages.

    Toutefois, le véritable tour de force se déroule lors de la fuite des personnages. Filmant à quelques mètres à peine d’un brasier, faisant fi de la gravité et du danger, la caméra survole les marais, prend la place de certains personnages et s’arrête de temps en temps pour observer à contre-jour leurs silhouettes se détachant du paysage dévasté. Kalatozov et Urusevsky ne font pas dans la demi-mesure, et c’est tant mieux. Leur film est avant tout un grand spectacle, et leur influence semble encore plus importante qu’elle ne le semblait à l’époque. S’il est évident que leur caméra en toute liberté a pu retenir l’attention d’un Raoul Coutard qui fera de la chorégraphie à l’épaule sa spécialité (pensons à l’ouverture d’Alphaville), c’est avant tout à cette caméra immatérielle en état d’apesanteur constant qu’apprécient tant les cinéastes du numérique (de Pixar aux derniers Spielberg et Scorsese, en passant par Rodriguez et Snyder) que nous pensons devant La Lettre inachevée. Kalatozov et Urusevsky précurseurs de la mise en scène numérique? En quelque sorte, même si la redécouverte de ce film permet de confirmer une chose assez évidente : un mouvement de caméra spectaculaire en plein incendie de forêt possède une aura de danger que tous les mouvements numériques ne pourront jamais égaler. Une petite nostalgie surgit alors, décuplée par ce rappel que le cinéma fut autrefois une véritable aventure humaine aux prises avec un monde qui dépassait les limites d’un hangar muni de capteurs.

Bruno Dequen

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