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LA SONATE DE PARADISI - par Robert Lévesque

2012-05-10

    Étrange, étrange, combien étrange ce film dont le titre de travail était « Los Naufragos de la Calle Providencia » et que Bunuel, prenant le titre définitif dans L’Apocalypse, appela El Angel exterminador parce que, dit-il dans ses mémoires, « si je vois ça sur une affiche, j’entre immédiatement dans la salle ».  

    Moi, L’Ange exterminateur, je ne l’avais pas revu depuis trente ans et dans mon souvenir cette histoire d’un groupe de bourgeois ne pouvant plus sortir d’où ils étaient entrés se passait (Bunuel oblige, sans doute) dans une église. Le revoyant maintenant, je constate que ce n’est pas ça et que c’est ça, car le groupe prisonnier de lui-même est en-geôlé (ou enjôlé) dans un hôtel particulier luxueux, il est venu dîner après une soirée à l’opéra et n’en ressortira pas de sitôt… Pour, une fois libéré (je vous dirai comment), assister à une messe dans une basilique dont il ne pourra plus ressortir…  

    C’est avec désinvolture que le maître en parla à 81 ans dans Mon dernier soupir (Ramsay Poche Cinéma no. 33) : « J’ai quelquefois regretté d’avoir tourné L’Ange exterminateur au Mexique. Je l’imaginais plutôt à Paris ou à Londres, avec des acteurs européens et un certain luxe dans les vêtements et les accessoires. À Mexico, malgré la beauté de la maison, malgré mes efforts pour choisir des acteurs dont le physique n’évoquât pas nécessairement le Mexique, j’ai souffert d’une certaine pauvreté dans la qualité médiocre des serviettes de table par exemple : je ne pus en montrer qu’une. Encore appartenait-elle à la maquilleuse qui me la prêta ».  

    Je n’ai pas remarqué la serviette de table de la maquilleuse, mais le charme discret de la bourgeoisie laissée à elle-même, lorsqu’elle perd sa maîtrise, lorsqu’elle est enfermée sur elle-même (et même lorsqu’elle est jouée par des acteurs mexicains moyens), devient vite la brutale monstruosité du cauchemar ; ce que montre ce film fantasmatique. Bunuel a longtemps refusé de donner la clé de ce long métrage qui suivait Viridiana et précédait Le journal d’une femme de chambre, si ce n’est qu’il expliqua vers la fin de sa vie qu’il s’agissait du thème courant dans son œuvre, l’incapacité de l’homme à satisfaire ses désirs. J’y vois une acerbe critique de la société bourgeoise désorientée dès que le peuple l’abandonne, car, au début de la soirée, lorsque l’équipage robes longues et hauts-de-forme débarque, il s’est subrepticement produit une fuite des domestiques au grand désarroi de l’hôtesse qui n’en gardera qu’un…, son majordome, qui sera gobé dans le piège cauchemardesque.  

    Et le film est percé de surréalisme, l’hôte porte deux fois le même toast, le second dans l’indifférence générale, il y a un ours (le bolchévisme ?) et des moutons (le catholicisme ?) dans la cuisine vide, une femme sort des pattes de poulet de son sac pour y prendre un briquet, bref ça sent le chien andalou et quand tout ce beau monde, après l’exécution d’une sonate au piano (« quel beau pizzicato ! », dit un invité), sent peu à peu qu’on ne pourra plus sortir de ce salon, on entre dans l’angoisse dont l’une des images est une main qui court sur le plancher en cherchant à étrangler la cantatrice (qui n’est pas chauve…).

    Moi, ce film me rejoint (comme disent les panélistes, parfois…) parce que dans mes rêves, souvent, je suis ainsi pris dans des situations inextricables, une banlieue éloignée et inconnue dont je ne sais plus comment sortir, une valise que je n’arriverai pas à boucler, un manteau que je ne retrouve plus alors qu’il faut fuir… Bunuel, dans L’ange exterminateur, trouve une issue, l’hôtesse a soudain l’idée que si tous retrouvent la place qu’ils occupaient lorsque la pianiste a terminé l’exécution d’une sonate de Paradisi (un musicien oublié du 18e siècle, Pietro Domenico Paradisi n’a laissé que 12 sonates pour clavecin), ils s’en sortiront… Mais à la messe de la célébration de leur délivrance, ils seront ré-engeôlés, les bourges de la calle de la Providencia et de toutes les églises del mundo…  

    On verra ce chef-d’œuvre sur TFO le vendredi 11 mai à 21 heures. 

Robert Lévesque

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