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CHINA HEAVYWEIGHT – critique d’Éric Fourlanty

2012-05-10

DES HOMMES ET DES GANTS

    Second long métrage documentaire de Yung Chang, China Heavyweight est coproduit par EyeSteelFilm, compagnie fondée par Daniel Cross et Mila Aung-Thwin. Pourquoi parler d’abord de production plutôt que de réalisation? Parce que d’entrée de jeu, on peut s’attendre à la rigueur du propos, à l’intégrité et à la qualité de regard qui ont marqué autant les films réalisés par Cross (The Street, S.P.I.T.) que ceux produits par sa compagnie : Up the Yangtse (premier film de Yung Chang) et le superbe Last Train Home, de Lixin Fan.

    Dans China Heavyweight, on suit pendant quelques mois la vie quotidienne de Miao Yunfei et de He Zongli, deux jeunes Chinois de 19 ans, qui s’entraînent pour une sélection nationale de boxe. À leurs côtés, Zhao Zhong, ancien champion devenu leur entraîneur.

    La boxe chinoise remonte à plus de 3700 ans, mais celle pratiquée dans le film n’est présente en Chine que depuis les années 20. Honnie par le régime maoïste, elle ne fut réintroduite que dans les années 70, comme outil de rapprochement avec l’Occident. Depuis, elle a la faveur de la population, et, à l’instar du soccer, elle fascine les gamins de ce qu’on appelle pudiquement les « pays émergents » (lire « pauvres »), qui rêvent de gloire et de fortune. En Chine, le recrutement se fait principalement dans les écoles secondaires rurales.

    C’est d’abord là que la caméra de Yung Chang nous emmène, dans ces vallées somptueuses du Sichuan qui, avec leurs rizières enneigées et leurs champs de tabac escarpés, ont des airs de peintures du 18e siècle. Mais nous ne sommes pas là pour faire du tourisme : la vie des paysans est plus âpre que la magnificence des paysages et les jeunes voient dans ce sport nourri d’idolâtrie pour les Ali et autres Mike Tyson de ce monde, un moyen de se sortir de leur condition.

    La beauté d’un « vrai » documentaire, c’est d’être en prise directe avec le réel, de ne pas savoir de quoi sera fait demain, quelle sera la prochaine séquence et où se terminera ce voyage vers l’inconnu. Tout l’art du documentariste est de choisir son sujet et ses personnages (car c’est bien de personnages qu’il s’agit ici), de suivre son instinct et, une fois le film tourné, de mettre en forme des kilomètres de pellicule (ici 200 heures de rushes!) pour donner sa vision du monde.

    Sans le sensationnalisme d’un Michael Moore ou la démagogie d’un Paul Arcand (le premier signe des pamphlets, le second, des reportages), Yung Chang met en place des enjeux propres aux films de fiction. Les deux garçons sont de véritables personnages : le musclé et le mince, l’extraverti et l’introverti, le bavard et le silencieux. Nous serions dans un western de Leone, le premier serait joué par Eli Wallach et le second, par Lee Van Cleef! Et que dire de l’entraîneur qui n’est pas très loin du Marlon « I coulda been a contender » Brando! Le costaud rêve de gloire, le frêle a peur de craquer et l’entraîneur décide de livrer un dernier combat pour effacer la défaite qui a signé la fin de sa carrière. Tous ont en commun un rêve à réaliser, un but férocement individualiste dans un pays où, encore aujourd’hui, le bien commun et la conscience collective sont des valeurs cardinales. Ça donne une couleur toute particulière à ce film touchant, mais sans sensiblerie.

    De Somebody Up There Like Me à Million Dollar Baby, en passant par Le ring ou La ligne brisée, la boxe est un terrain fertile pour les cinéastes de tout acabit. La dimension quasi-mythologique des protagonistes est incontournable, les enjeux (le dépassement de soi, le corps et la volonté, le combat entre Bien et le Mal, l’incarnation de son destin, la chute et la rédemption) sont basiques et le rituel de ce duel codé qu’est un combat de boxe mêle étroitement chorégraphie et barbarie. Du bonbon pour tout cinéaste!

    S’il ne pose pas de jugement sur son sujet, China Heavyweight jette tout de même un regard lucide sur cette société chinoise qui s’occidentalise de plus en plus en plus vite, pour le meilleur et pour le pire. Valeurs familiales ancestrales versus urbanisation galopante, consommation et individualisme dans un régime communiste, compétitivité forcenée au pays du confucianisme : par le biais de personnages attachants, China Heavyweight propose une lecture inédite des espoirs, des désillusions et des contradictions d’une société en perpétuelle évolution.

Éric Fourlanty

La bande-annonce de China Heavyweight

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