Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

EN DIRECT DE CANNES - DEMANDEZ LE PROGRAMME

2012-05-17

    Après l’édition du Festival de Cannes 2011, Thierry Frémaux, grand manitou de la sélection officielle, n’avait pas mâché ses mots. « Un triomphe ». Carrément. Force est de lui donner raison. Car l’année dernière, Cannes réunissait tous les ingrédients d’un merveilleux soap opéra : un vieux patriarche vivant dans l’ombre qui réapparaissait pour mettre tout le monde d’accord, un jeune fou ruant dans les brancards et attirant sur lui toutes les foudres, un doux dingue persuadé que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures recettes, un jeune accro à la vitesse et prêt à tout renverser sur son passage, quelques oncles bienveillants et d’autres plus mordants, et même un satire libidineux s’invitant dans le paysage pour y mettre du piment sans que personne ne lui ait rien demandé. Sur les écrans et dans les médias, Cannes 2011 avait vibré, carillonné même, avec la force d’un événement planétaire.

    Qu’en sera-t-il cette année? Difficile à prédire. Mais l’on sait déjà quelques petites choses de cette édition anniversaire (65 ans, tout de même…). Comme les noms des deux invités-surprises de l’année. En premier lieu, la littérature. Anouillh par Resnais, DeLillo par Cronenberg, Higgins par Dominik, Davidson par Audiard, Bykov par Loznitsa, Kerouac par Salles, Dexter par Daniels… faudra-t-il ajouter cette année un prix de la meilleure adaptation? À suivre, car cette année de cinéma qui s’amorce ici le fait résolument sous le signe des belles lettres.

    La comédie, ensuite. Ou en tout cas, une légèreté jamais futile qui semble planer dans l’air chaud de Cannes, amenée à la fois par le jury et son président (Moretti, Payne, Devos, Abbas : que voilà un quatuor ayant donné – et donnant toujours – à la comédie douce-amère d’auteur ses lettres de noblesse) et par une poignée de films résolument tournés vers la lumière et le rire, tout jaune fut-il : Ken Loach et sa distillerie (La part des anges) nous refera-t-il autant rire qu’avec Looking for Eric? Alain Resnais et son Vous n’avez encore rien vu peut-il réellement faire autre chose qu’illuminer le visage des festivaliers? Le Killing Them Softly d’Andrew Dominik réussira-t-il le mélange périlleux ultra-violence / humour noir qui avait permis d’inscrire les noms des Coen et de Tarantino aux palmarès cannois? On le saura bientôt, mais on remarquera surtout, comme le souligne également Philippe Gajan sur son blogue, que le « cinéma d’auteur pur et dur » ne tient plus temple à Cannes, traversé qu’il est en de nombreux points de nouveaux chemins de traverse que les auteurs s’amusent à emprunter. Films de genre, comédie, mélo, science-fiction se sont faufilés sur le tapis rouge (une tendance amorcée depuis quelques années) et c’est absolument tant mieux. Car le cinéma existe partout, peut naître partout, tant qu’un œil regarde, et Cannes est aussi là pour nous le rappeler.

    Bien sûr, toutes ces tentatives diviseront, et c’est là aussi tant mieux. Mais reste un film qui pourra néanmoins mettre tout le monde d’accord : Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Un septième film pour l’auteur chouchou de la presse américaine (The Royal Tenenbaums, Fantastic Mr Fox…) qui s’amène pour la première fois à Cannes, et en ouverture s’il vous plaît. Un film particulièrement bien choisi pour ce genre d’événements, mais beaucoup plus décevant d’un pur point de vue cinéphile. Car, oui, Anderson fait sourire avec sa fable dopée à l’existentialisme light, sa plongée au cœur des 60’s sur une île paumée aux rives de la Nouvelle-Angleterre pour y suivre des Bonnie and Clyde de 12 ans, le piquant et la liberté en moins. Oui, comme toujours chez Anderson, les clins d’œil, la direction artistique, la tonalité de l’image imposent un univers et une atmosphère singuliers et espiègles. Oui, les acteurs, habitués et nouveaux-venus (Bill Murray, Frances McDormand, Ed Norton, Bruce Willis) s’en donnent à cœur joie. Oui, encore, la mise en scène d’une théâtralité empruntée fait dans le visible pour mieux amuser. Rien à redire, la signature est là, telle qu’on la connaît, sans surprise. Mais reste aussi un film certes charmant mais pour lequel il semble bien difficile de s’enthousiasmer, ses détails allumant plus que sa vision d’ensemble, sa joliesse lisse ennuyant parfois, ses répétitions et ses tics apparaissant souvent plus précieux qu’inspirés. Un film consensus, donc, impossible à détester, impossible à aimer, qui fait parfaitement son travail (ouvrir le plus grand festival du monde) en étant impeccablement digeste, mais qui ne saurait réellement donner le ton de cette édition qui, souhaitons-le, a encore de réelles surprises à sortir de sa besace

    Pour le reste, il fait beau, et dans les longues files d’attente, on entend des choses comme: «comment on peut faire pour être super poli sans devenir obséquieux?». Oui, c’est aussi ça, Cannes.

Bon cinéma… cannois

Helen Faradji

Publier sur twitter Partager

Vos réactions (0)

Soumettre une réaction

  *Votre courriel ne sera pas publié et est demandé seulement à titre de référence.