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CANNES, JOUR 1 – Méditerranée – Par Philippe Gajan

2012-05-18

En préambule : Le carré rouge était fièrement arboré à Cannes à la projection de Xavier Dolan, y compris par Thierry Frémaux et Nathalie Baye. On a beau être loin, on pense beaucoup à la situation à Montréal. Cette loi est scélérate ! On revient vite manifester.

Et Cannes alors, dans sa bulle ? Sur papier, Yousri Nasrallah, successeur devant l'éternel du grand Youssef Chahine, se devait de nous livrer avec Après la bataille, LE grand film politique sur Tahrir, sur la révolution égyptienne, sur ses lendemains qui déchantent, sur ceux qui manipulent et ceux qui sont manipulés, sur ceux, enfin, qui aveuglés par leurs idéaux en viennent à oublier de tendre la main. Il y avait bien là un double pari, l'un de mise à distance (que peut-on dire un an après les événements?), l'autre de savoir-faire (comment le dire, et comment le dire sans être accusé d'opportunisme?). Las, Nasrallah a perdu ses deux paris. Non seulement sa vision politique est confondante de simplisme, s'accrochant de peine et de misère à des archétypes vidés de toute substance (opposant dans un constant et lourd chassé-croisé amoureux la belle intello, féministe et femme libérée et la bête, cavalier coupable d'avoir chargé la foule sur la place Tahrir). Mais elle est de plus mise en scène de façon pauvre, voire nulle et les acteurs sont catastrophiques, arpentant sans âme une sorte de mauvais télé-théâtre dont le réel ne serait qu'un erzatz de décor (de Tahrir aux Pyramides, comme un raccourci de l'histoire de l'Égypte). Certes les intentions sont sans doute nobles, mais le film semble improvisé, erratique, à peine un squelette, comme un canevas d'une réflexion à venir. On voudrait pouvoir comprendre ce naufrage par l'urgence et la peur d'un cinéaste devant le danger de récupération de la révolution et son envie d'entrer dans la bataille dans un grand souci de rassemblement et de réconciliation nationale contre l'ennemi commun (Moubarak et ses sbires)... Emblématique de ce naufrage, la tentative de poursuivre en fiction les scènes prises sur le vif il y a à peine plus d'un an sur la place Tahrir et déversées depuis ad nauseam sur Youtube... Comme l'envie du cinéma de relayer les médias sociaux, envie soldée par un échec ce coup-ci.

De Tahrir et des pyramides à Cannes, il n'y a qu'un pas... que les dieux de la programmation ont franchi en programmant dans la foulée le nouveau film d'Audiard, De rouille et d'os, qui a pour cadre une Croisette rarement filmée de façon aussi peu glamour. Un autre drame humain, mais cette fois-ci intime et intemporel, comme toujours chez ce cinéaste. Audiard après Le prophète signe un mélo froid, le portrait de deux grands blessés de la vie, elle, dresseuse d'orques bientôt gravement mutilée, lui, homme frustre vivant d'expédients et handicapé des sentiments. On ne retrouve pas ici le lyrisme de son précédent film, et les effets de style semblent curieusement pour ne pas dire lourdement appuyés (une musique dégoulinante, des ralentis intempestifs, bref un problème de régime) comme d'ailleurs les métaphores, mais globalement le film naît et existe par ses personnages. Audiard regarde les hommes (et les femmes) tomber, admire leur résilience et leur accorde, parfois, le droit de se relever. Si on prend pour acquis qu'Audiard ne se commet pas dans le cinéma réaliste, cela peut valoir le coup de le voir nouer puis observer les liens de l'amour entre deux êtres que tout semble séparer au départ. Le cinéaste tente de filmer sans préjugés, refusant d'emblée, voir écartant le psychologisme inhérent à ce genre de situation. D'autant plus qu'il filme des êtres curieusement au-delà des préjugés (de classe ou autre), libres à leur façon. Certes ses incursions dans le social apportent peu, mais l'itinéraire de ces deux personnages semble en soi l'unique chose qui l'intéresse, qui le motive et qui motive l'écriture de ce scénario. L'homme est un animal avec des manières, l'un et l'autre vont apprendre de l'autre les bonnes manières. Et la rédemption est au bout.

À suivre, Matteo Garrone, un cinéaste décidément poseur, moralisateur et franchement pas à la hauteur de ses maîtres italiens, Ulrich Seidl qui continue son œuvre (provoc? mysanthrope?) de rouleau compresseur de l'Autriche contemporaine, le grand prix de Sundance Beasts of The Southern Wild et la naissance d'un grand cinéaste.

CANNES, JOUR 1 – Méditerranée – Par Philippe Gajan

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Vos réactions (1)

  1. ***(FRUSTE et non FRUSTRE).

    par Rudolphe PiedCarré, le 2012-05-19 à 14h18.

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