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CANNES, JOUR 4 – Amour - par Philippe Gajan

2012-05-21

   Ils ont plus de 230 ans à eux trois et ils nous parlent d'amour, universel parmi les universels. Mais ils en parlent de façon très différente avec des fortunes diverses.


   Kiarostami, après Copie conforme, tourné en Italie, est parti au Japon filmer Like Someone in Love, un bien étrange triangle « amoureux » : une entraîneuse, son client (un vieux professeur) et son petit ami, se croisent. D'où vient ce sentiment que Kiarostami se recycle lui-même, qu'il semble en panne d'inspiration, en roue libre. Pourquoi le Japon? pourquoi encore les dispositifs de caméras embarquées dans des voitures? Film bavard, à la fois trop et pas assez codé, ni ballade ni film psychologique, un film obscur qui ne convainc en rien, certainement pas en terme de liberté que ce soit celle du cinéaste ou celle du spectateur. Quant à ses personnages...


   Haneke, palme d'or il y a 3 ans avec Le ruban blanc, quant à lui, signe un superbe exercice de style, un huis-clos sur la fin d'un amour. Les deux protagonistes merveilleusement incarnés par Trintignant et Emmanuelle Riva se donnent la réplique, les dernières de leur vie commune alors que peu à peu la maladie et la déchéance viennent détruire l'équilibre en apparence immuable qui unit ces deux octogénaires C'est beau, incroyable de maîtrise : chaque plan, chaque instant, chaque mouvement, chaque parole, résonne dans ce grand appartement bourgeois peu à peu déserté. On peut saluer un cinéaste au sommet de son art... et un film plus tendre, moins glacial, presque tendre, feutré et pourtant d'une clarté, d'une précision extrême, dans son œuvre. Pourtant, l'évolution de cet amour au rythme de l'évolution de la maladie, est moins important que la petite musique que le cinéaste tente de nous faire percevoir : les souffles, les silences, les frottements, l'appartement lui-même ou encore l'immeuble et ses bruits, ses fantômes, la musique classique elle-même, bien sûr qui a accompagné toute la vie de ce couple de musiciens mélomanes, bientôt les râles, puis LE silence dans cet immense mausolée composent cette « petite » musique. Dès lors, même la cruauté inséparable de l'œuvre du cinéaste semble mise en sourdine ici et se mue en un geste (final) d'amour. Quelque part, le film pourtant est victime de cette maîtrise, comme trop plein. On y va comme à un buffet, qu'on peut quitter à tout moment rassasié. C'est déjà beaucoup.


   Gardons le meilleur pour la fin. Resnais est probablement le cinéaste qui s'est le plus renouvelé, film après film et ce sur plus de 50 ans. Son dernier film ne déroge pas à la règle et son titre est déjà tout un programme. Non, vous n'avez encore rien vu chez Resnais et il s'y emploie merveilleusement, avec liberté et facétie. Cette fois-ci, c'est le théâtre qui est invité, littéralement, à franchir l'écran, à basculer en cinéma. Le texte, immense, dense et beau, c'est l'Eurydice de Jean Anouilh. C'est d'abord une troupe de théâtre qui répète la pièce sur les amours contrariés d'Orphée et d'Eurydice. Une vidéo de cette répétition est présentée aux proches d'un étrange personnage décédé depuis peu. Sont conviés à cette non moins étrange cérémonie, les amis du mort. Débarquent donc dans ce mausolée qui n'est pas sans évoquer le château de L'année dernière à Marienbad, dans leur propre rôle, Arditi, Azéma, Piccoli, Lambert Wilson, Anne Consigny, Mathieu Amalric... Bref les familiers du cinéma de Resnais. Ils sont là car ils ont joué cet Eurydice mis en scène par le mort. Ils sont les Orphée et Eurydice, ainsi que les autres personnages du drame éternel. Et peu à peu, ils se mettent à interagir avec les comédiens sur l'écran vidéo, pour se glisser à nouveau dans la peau de leurs personnages assignés. La pièce se fait dès lors chorale, se met à habiter le tombeau magnifique, à résonner dans l'espace. C'est fort et virevoltant presque enivrant. Resnais signe un grand film sur la transmission et l'éternité. C'est aussi ça l'amour et c'est un nonagénaire pas si sage qui nous le dit.

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Vos réactions (2)

  1. On espère voir tout ça à Montréal cette année (ex: FNC)! (on s'entend qu'en salle, faudra attendre plus d'un an, et encore, si c'est distribué). Surtout que le Resnais a été loin de faire l'unanimité contrairement au Haneke. Ça rend curieux! Sinon, au-delà des fautes d'orthographe, Copie Conforme de Kiarostami a été tourné en Italie, mais produit en France. Détail non négligeable.

    par Sam, le 2012-05-22 à 19h54.
  2. Vive l'amour au cinéma! Hâte de voir la proposition d'Haneke. Une question me turlupine cependant. Anne Consigny a-t-elle vraiment droit à cette particule?

    par Tibo, le 2012-05-23 à 17h52.

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