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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

EN DIRECT DE CANNES : QUAND ON N’A QUE L’AMOUR

2012-05-24

    Petit flash-back. Nous sommes le 22 mai 2011 et la nouvelle vient de tomber. Terrence Malick et son sublime Tree of Life remportent la palme. Dans son sillage, Polisse, Melancholia, Il était une fois en Anatolie. Autant de manifestations en images, en réalité, de cette crise qui nous secoue le monde depuis maintenant trop longtemps. À Cannes, en 2011, le cinéma faisait son boulot, enregistrant le réel à coups d’images-chocs (on pourrait ajouter celles, traumatisantes, de We Need to Talk about Kevin), d’apocalypse programmée ou remontant aux origines puisque quand la terre menace de s’arrêter de tourner, où regarder? Seuls les Dardenne et leur Gamin au vélo s’abritaient derrière leur tendresse comme derrière un parapluie, en limitant les coups au corps et à l’âme.

    Où en sont les choses cette année? Bien sûr, il reste de sérieux concurrents (Im Sang-soo, Nichols, Cronenberg..). Bien sûr encore, on pourra bien constater l'apparente pénurie de bons scénaristes dans le nouveau cinéma de l'année (à ce jour, le prix du scénario reste le plus difficile à deviner) ou la représentation sacrément perverse de la sexualité (les images marquantes? Le noeunoeud rose chez Seidl, la Stewart prodiguant plaisir motorisé à deux acolytes dans le Salles et l'incroyable scène de fellation mimée dans Paperboy). Mais, sur le terrain purement socio-politique, seuls les néo-américains que sont l’Australien John Hillcoat (Lawless, sans âme) et sa Prohibition revisitée sauce sang et gnons en territoire hillbilly et le Néo-Zélandais Andrew Dominik (Killing Them Softly, emballant, mais à revoir à tête reposée) déclarant cynisme droit devant, style boursouflé et fulgurances de génie, l’impossibilité absolue de l’espoir et du changement en Amérique, semblent attaquer, avec violence et frontalité, l’état désastreux dans lequel les joyeux lurons de la finance ont laissé nos sociétés. Deux films en forme de radioscopie de la violence américaine, de ses origines à son présent perpétuel, qui persistent donc dans l’enregistrement des ondes de choc, le constat s’effaçant même parfois tristement devant le cynisme.

    Mais partout ailleurs, comme le remarquait l'ami Gajan, une drôle de bestiole semble avoir fait son chemin dans l’imaginaire des cinéastes… l’amour. Pas celui des publicités et des romans en rose. Non, celui qui nous unit les uns aux autres de façon maladroite, brutale, parfois, mais toujours fondamentale. L’amour qui permet de tenir le choc. L’amour comme valeur refuge que les réalisateurs paraissent avoir embrassé comme si le temps de trouver une façon de s’en sortir avait fait la peau à la lucidité paniquée.

    Il y a d'abord celui, naïf et absolutiste, que se portent deux enfants sur une île de Nouvelle-Angleterre dans le mignon, sans plus, Moonrise Kingdom de Wes Anderson. Celui, improbable de deux paumés, une dresseuse d’orques amputée et un père fauché, qui vont réparer leurs fêlures en se tenant côte à côte dans le beau De rouille et d’os de Jacques Audiard. Celui qu’une militante égyptienne va apprendre à nuancer dans le fleur bleue Après la bataille de Yousry Nassrallah. Celui qu’une Autrichienne flasque et triste va poursuivre sans succès jusqu’au fin fond du Kenya dans le provocateur, mais pas assez subversif Paradis :Amour d’Ulrich Seidl. Celui qu’un père porte à ses deux petites filles et qui le mènera jusqu’à l’obsession dans le conte capraesque Reality de Matteo Garrone. Celui qu’une adorable blondinette voue au meilleur ami de son père et qui la poussera au pire mensonge dans le Festen en mineur qu’est The Hunt de Thomas Vinterberg. Celui qui pousse un vieil universitaire japonais à prendre sous son aile une jeune beauté tokyoïte dans le sensuel, mais vide Like Someone in Love d’Abbas Kiarostami. Celui, incontournable, d’un vieil homme pour la femme de sa vie, malade, dans Amour, seul film romantique au sens premier du terme de Michael Haneke, qu’on persiste néanmoins à préférer sadique. Celui encore d’un surveillant de travaux général en Écosse qui fera de l’entraide le meilleur marchepied possible dans le feel-good de Ken Loach, La part des anges. Celui, libre, fou, sans entraves, que se portent les personnages d’On the Road, joli film de Walter Salles, mais adaptation ratée de Jack Kerouac. Ou celui, sublime et transcendant d’une jeune femme pour une autre, dans un monastère roumain dans ce qui s’annonce déjà comme le plus beau film du festival et de l’année, Au-delà des collines de Cristian Mungiu.

    Et puis, bien sûr, il y a encore celui, plus exclusif, plus fermé, moins ouvert sur son spectateur, que portent Alain Resnais à ses formidables troupes de comédiens dans Vous n’avez encore rien vu, et Léos Carax qui, à défaut de réellement faire oeuvre accomplie, malgré quelques séquences formidablement inspirées, transforme rapidement son Holy Motors en déclaration d’amour à son comédien et acrobate de génie Denis Lavant.

    Quant à Reygadas, toujours si loin des autres, il se balade dans la vie passée, présent et future d'un jeune couple aisé mexicains en signant un Post Tenebras Lux cruel, manipulateur et d'un montage parfois malhonnête, mais dont le premier quart d'heure reste un des moments de cinéma les plus phénoménaux jamais vus. Peut-on donner une palme à quinze minutes de film?

   Pour en finir avec l’amour, c’est aussi ce que nous avons ressenti, nous festivaliers, lorsque l’actualité s’est invitée dans nos vies dissolues en découvrant les images de la superbe manifestation de mardi dernier. Un amour grand, pur et fraternel. De ceux qu’on voit dans les films. De ceux qui font bouger les montagnes. De ceux qui nous font croire, au cinéma comme dans la vie, qu’en se serrant les coudes, l’espoir d’un monde meilleur n’est pas vain. 

Bon cinéma cannois et autre 

Helen Faradji

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