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Plateau-télé

MAMAN, TU T’HABILLES MAL ! - par Robert Lévesque

2012-05-31

    On l’a su dès son premier film, Xavier Dolan n’aime pas, il en fait même une fixation artistique, les garde-robes de mauvais goût. Pour bien nous le faire sentir, et puisqu’il se complaît dans sa détestation de jeune mercier postmoderne, il est lui-même le costumier de ses histoires d’amour contrarié, la première tissée avec sa mère qu’il tue pour un tailleur mal choisi, la seconde enfilée avec un bellâtre qui manque d’audace vestimentaire, la récente froissée avec un type qui décide de se faire femme sans se décider sur son look...  D’ailleurs, costumier, coiffeur pour dames, `lookeur`, il l’est autant sinon plus que cinéaste. Enfin, cinéaste il l’est tout de même, car ses films, ressemblant à plusieurs modèles et son style empruntant à plusieurs patrons, finissent, à force de cran, de coupe et de coup de ciseau, par avoir une ligne à lui... Ajoutons qu’il s’agit d’un cinéaste qui sort tout du placard... Chapeau !

    Son comportement public relève d’ailleurs, chez lui pourtant si jeune, de la posture antique du dessinateur de toge (la prétexte puis la virile) et de celle classique du couturier les doigts couverts de dés à coudre ; il y a chez lui de la grande Coco et du sous-Gaultier : ma collection, c’est tout. C’est de l’art ! Tassez-vous, mes mannequins débarquent à Cannes et ont besoin de place.  Et, à 22 ans et des épingles, le voilà offusqué de n’être pas parmi les grands, relégué sur le podium d’à côté, de n’être l’objet que d’un certain regard... Ah l’impétuosité ! Ah la jeunesse ! Évidemment, comme me dit un ami, si t’as pas la grosse tête à 20 ans quand l’auras-tu ?

    Le cinéma de Xavier Dolan (ceux qui ne le connaissent pas encore peuvent voir le premier opus, J’ai tué ma mère, sur Télé Québec le 4 juin à 21 heures) est apparu en 2009 dans le paysage cinématographique québécois (le pcq) comme un vent de fraîcheur, une bourrasque que ferait un ovni passant très près des cinémas près de chez vous... Ce garçon avait tout fait, tout payé, tout écrit, tout monté pour, en bon petit Oedipe d’Outremont, déclarer par des détours crâneurs son amour à sa mère hystérique (jouée de façon assez époustouflante par Anne Dorval, l’ex-Ashley du Coeur a ses raisons...), et son béguin de passage pour un beau garçon ombrageux. Béguin on ne peut plus banal, d’ailleurs, une des forces du film, l’homosexualité enfin débarrassée de ses inhibitions. Bel apport. Beau travail.

    Passons sur le fait qu’il a demandé à son père de jouer un concierge (le vrai meurtre c’était donc, conforme au mythe, celui du père qui d’ailleurs, pauvre Manuel Tadros, joue encore un concierge faisant visiter des w-c  au troisième film ; Dolan est si excité qu’il lui faut re-tuer le père, et aux chiottes !), ses premiers pas au long-métrage étaient prometteurs. Vous verrez. Le film avait plein de tics (qui se sont accentués par la suite, au lieu de se peaufiner), mais le souffle passait, le plaisir exultait et la mère triomphait, comme l’amour, le gamin et son cinéma. C’était, toutes proportions gardées, ses 400 coups. Mais des coups de baguette... Des coups de petite main pour revenir à la métaphore couturière...

    J’ai vu Laurence Anyways il y a quelques jours au Beaubien :  le souffle filmique est encore là, mais c’est du souffle sur du vent, si je puis dire... C’est impétueux et mince, pour ne pas dire vide. Laurence (le plus mauvais rôle en carrière pour Melvil Poupaud) a beau vouloir à 35 ans non pas changer de sexe, mais s’habiller en femme (encore le linge...) et garder sa copine, on ne croit pas une seconde à ce personnage de professeur de littérature de 35 ans qui dit à ses étudiants que Louis-Ferdinand Céline est allé se la couler douce au Danemark en 45 (ce qui est de la désinformation pour ne pas dire de l’inculture) et qui fait le poète avec un crayon entre les dents en guise d’indication d’inspiration, mais, c’est l’essentiel pour le petit Dolan, Poupaud est dans le bon éclairage et son boxer-short blanc est éclatant...

Robert Lévesque

Bande-annonce de J'ai tué ma mère

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Vos réactions (3)

  1. "Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté ont imaginé que le dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage." Barbey d'Aurevilly

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-05-31 à 09h56.
  2. « Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction [le dandy], la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est en fait la meilleure manière de se distinguer. » C. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne », IX. Le dandy

    par Jean-François Hamel, le 2012-05-31 à 12h32.
  3. "On l’a déjà dit plus haut, mais on ne se lassera point de le répéter : ce qui fait le dandy, c’est l’indépendance. Autrement, il y aurait une législation du dandysme et il n’y en a pas. S’il y en avait, on serait dandy en observant la loi. Serait dandy qui voudrait ; ce serait une prescription à suivre, voilà tout. Malheureusement pour les petits jeunes gens, il n’en est pas tout à fait ainsi. Il y a sans doute, en matière de dandysme, quelques principes et quelques traditions ; mais tout cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n’est permise qu’à ceux à qui elle sied et qui la consacrent en l’exerçant." Barbey d'Aurevilly

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-05-31 à 13h54.

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