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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

CE QU’ON RETIENDRA

2012-05-31

     Bien sûr, le palmarès gravé dans les tables de l’Histoire, lui, restera. Mais un Festival, ce sont aussi des images, des impressions, des souvenirs qui sédimentent pour former une image, toute relative, du cru de l’année. Que restera-t-il alors de ce Festival de Cannes 2012?  

Deux perdants: le cinéma américain et le cinéma français. Bien représentés en sélection officielle et dominants le reste de l’année, ils repartent néanmoins bredouilles, confirmant l’idée que Cannes est réellement un territoire à part au royaume du cinéma.  

Deux thèmes : l’amour et le déclin de l’empire (capitaliste), l’un n’allant visiblement pas sans l’autre ce qui, finalement, est peut-être réconfortant.  

Une phrase : « mais qu’est-ce que ça faisait en compétition? » et son corollaire « pourquoi ce n’était pas en compétition? ». Et force est de constater que la folie, l’audace, les expérimentations et même l’émotion, cette année, se trouvaient plus facilement dans Un certain regard (chez Lafosse, Trapero, Touré…) que dans le soi-disant haut du panier.  

Deux déclarations : en 1997, Michael Haneke, pas encore vache sacrée, présentait Funny Games en compétition officielle. Alors membre du jury présidé par Isabelle Adjani, Nanni Moretti avait juré que « jamais il ne serrerait la main de celui qui avait réalisé ce film ». En 2012, alors qu’il venait d’être choisi président du jury, le même cinéaste déclarait ne pas vouloir récompenser des films qu’il aurait le sentiment d’avoir déjà vu cent fois… Décidément, personne n’est à l’abri de ses propres contradictions. Parce qu’Amour, avec toutes les qualités que l’on peut lui reconnaître, n’est rien d’autre que du Haneke pur jus…  

Une image : celle du noeunoeud rose imaginé comme accessoire de strip-tease par Ulrich Seidl dans Paradis : Amour et dont on ne sait toujours pas s’il faut en rire ou en pleurer.  

Une émotion : celle vive et pure qui nous a pris à la gorge en voyant Marion Cotillard, amputée des deux jambes par une bien vilaine orque, répéter sur sa terrasse les gestes de dressage qu’elle faisait auparavant, dans De rouille et d'os. Une scène simple et belle, digne de Cannes et digne tout court.  

Une ouverture de film : celle imaginée par Carlos Reygadas dans Post Tenebras Lux. Une petite fille de 2-3 ans, un champ, des vaches et des chiens, un orage qui menace, un écran qui se floute sur les côtés, une lumière belle à mourir… Une sourde terreur. Sur la seule foi de ces images, le chef d’œuvre était à portée de main. Mais dans Post Tenebras Lux, il y avait, malheureusement, aussi le reste.  

Trois visages : ceux, mythiques, de la Riva et de Trintignant (les réels vainqueurs de la palme d’or 2012) et celui, tout aussi émouvant, de la franju-ienne Edith Scob ramenée à la vie cinéphile par Carax dans son ovni Holy Motors.  

Un film : Cosmopolis, de David Cronenberg, grand oublié du palmarès, alors qu’il réussissait entre autres l’impossible exploit de donner chair et consistance au texte dense et théorique de DeLillo.  

Un plan : fugace, mais révélateur. Celui, juste assez long, que fait Matteo Garrone dans Reality sur l’enseigne de Cinecittà où se tournent désormais les émissions de télé-réalité en Italie. Le déclin de l’empire italien…  

Une tuerie : celle, boursouflée et jouissive, dilatée et exagérée, de Ray Liotta par Brad Pitt dans Killing them Soflty de Dominik . Le jeune loup règle son compte à l’icône, la mélancolie est de chaque instant, la démesure aussi. Mais personne n’oubliera la passation d’armes entre le gangster à l’ancienne incapable de fonctionner dans ce monde vil et froid qu’incarne le nouveau tueur à gages.   

Une polémique : on l'a entendu sur tous les tons: il n'y avait pas assez de femmes réalisatrices en compétition cette année. Mais qu’est-ce qui compte au juste? Les cinéastes ou les films? Si ce sont les premiers, l’idée affreuse d’imposer des quotas semble la seule solution. Si ce sont les deuxièmes, pourquoi au juste faudrait-il se plaindre du cru 2012 où les femmes et la condition féminine ont largement eu leurs défenseurs (De rouille et d’os, Après la Bataille, ou même Paradise : Amour…)?   

Quelques répliques :  
-« T’es OPÉ? » - l’amour réduit à sa plus simple expression dans De rouille et d’os
-« Tu te transformes en femme ou tu te transformes en con? » - une fulgurance dans Laurence Anyways
-« Elle avait fait du karaté à l’orphelinat » — le mot pathétique et drôle, sincère et douloureux dans le très beau Au-delà des collines, de Cristian Mungiu, qui aurait mérité figurer plus haut au palmarès.
-« Les stars ne sont pas des personnes, mais des hallucinations collectives » — à retenir d’Antiviral, essai du fiston Cronenberg qui ne sait malheureusement pas trop quoi faire de son excellente idée de départ.
-« Tu es un monstre, parfois, mais tu es gentil » — la phrase résumant Amour d’Haneke
-« Personne ne se méfie des gens en kilt », dit-on dans The Angel’s Share. Et on a bien raison.
America is not a country. It’s just a business », - Killing them Soflty, définitif.
-« Y’a des jours où un meurtre par jour, c’est pas assez » — Holy Motors aussi brillant que brouillon
Do people still shoot on Presidents? » — Cosmopolis et son héros anesthésié par trop de richesse.  

Un dernier mot : « et si l’on essayait d’être heureux? Ne serait-ce que pour donner l’exemple… » Jacques Prévert cité par Jean-Louis Trintignant, lors de la cérémonie de clôture.  

Bon cinéma (et bonnes vacances!) à tous  

Helen Faradji.

Nous serons de retour le 28 juin prochain! Et nous avons déjà hâte de vous retrouver.

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