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MONTPARNASSE 62 - par Robert Lévesque

2012-06-28

    En 1962 la cuvée cinéma n’était pas mal merci, avec Huit et demi et cet étrange Ange exterminateur, Fellini et Bunuel étaient passés maîtres, comme on dit, et côté actualités (il y en avait encore dans les salles obscures) c’était les accords d’Évian et la crise des missiles, à Alger et Cuba ça chauffait ; mais à Paris, le cinéma et la politique n’allaient pas de soi, c’était, avant les pavés sous la plage, la nouvelle vague qui battait le pavé…, on tournait des riens, la caméra descendue au ras des trottoirs était un événement. La bande des Cahiers du cinéma s’était trouvé des producteurs et en 1961 Godard présenta une petite bonne femme à Georges de Beauregard et celle-là, qui s’était signalée avec La pointe courte, une histoire de couple tournée un été à Sète, allait faire preuve d’une ambition plus grande, une ambition de liberté et de souplesse, filmant l’errance à Montparnasse d’une femme craignant d’être atteinte d’un cancer, moment suspendu dans la vie d’une chanteuse (incarnée par Corinne Marchand, si belle). Agnès Varda arrivait. Elle a aujourd’hui 84 ans et je l’ai toujours admirée.

    Varda, l’air de rien, boulotte, c’est un grand cinéaste, un très grand, un de ceux qui n’ont pas renoncé à leur vision, à leur rêve, à leur amour profond du cinématographe. C’est pour moi une grande essayiste du cinéma français. Car ses films sont des essais, tel qu’entendu en littérature. Avant ce merveilleux Cléo de 5 à 7 de 1962, qui était un essai sur la saisie du temps à perdre, elle avait signé une merveille sur les bizarreries éphémères de la rue, son foisonnement de conversations, son flot citadin dans L’Opéra Mouffe, tentative réussie de capter l’ambiance et l’esprit de la rue Mouffetard. Plus tard, avec Daguerréotypes, ce sera la rue Daguerre, sa rue, qu’elle offrira en cadeau aux cinéphiles véritables, ceux qui n’ont pas besoin d’histoires, mais de sensations, et pas les fortes comme on dit dans l’industrie, mais les subtiles, les fines, les quasiment insaisissables, les vraies… Varda respire le cinéma. Elle filme, elle hume, elle aime, les acteurs, les passants, les Sans toit ni loi, son Jacquot de Nantes le Demy qu’elle boit avec soif, Les glaneurs et les glaneuses, bref on comprendra que j’aime son cinéma et que je l’aime, elle, qu'un jour en Avignon, j’ai eu Le bonheur d’avoir comme guide à l’exposition de ses photos du temps du festival de Jean Vilar, de Gérard Philipe, de Daniel Sorano, de Noiret qu’elle avait fait débuter dans La pointe courte, et de la jeune Jeanne Moreau en fuite de la Comédie-française…

    Cléo de 5 à 7 (sur TFO le 1er juillet à 21 heures) c’est Montparnasse un après-midi de 1962 (l’Algérie présente via un garçon en partance, donc aussi en attente d’une mort probable), les rues grouillantes, les autobus à plateforme, les enseignes, presque les odeurs de croissants et de gas-oil, et Cléo (son nom de chanteuse, elle redevient Florence dans l’attente du résultat d’examen médical). Ce temps à tuer est filmé presque en temps réel, aucune ellipse, si elle prend un taxi ou un bus, on y reste le temps de la course, mais Varda (et c’est là son génie) ne se contente pas de camper son film dans un temps objectif, elle joue de la précipitation et du ralentissement, un savant travail de mouvement qui suggère un temps subjectif, mais sans tricherie (le 5 à 7 dure 85 minutes). L’on voit aux deux tiers du film des séquences insérées de photos qu’elle avait prises du mariage de Godard avec Anna Karina en juin 1961 et des bouts filmés (un court métrage qu’elle réalisa pour le plaisir, Les fiancés du pont Macdonald et la Nouvelle vague) où elle applique ce que Truffaut appelait "la politique des copains" ; on y voit Sami Frey et Eddie Constantine qui les impressionnaient alors…

    Cléo-Florence-Corinne Marchand chante sur une musique de Michel Legrand et je n’ai jamais oublié cette chanson, Sans toi, écoutée mille fois dans ma jeunesse : «Toutes portes ouvertes, en plein courant d’air, je suis une maison vide, sans toi, sans toi… Comme une île déserte, que recouvre la mer, mes plages se dévident, sans toi, sans toi… Belle en pure perte, nue au cœur de l’hiver, je suis un corps vide, sans toi, sans toi…».

    Il faut dire que nous étions romantiques. Et que nous sommes restés fidèles à Varda. Et que c’est le temps de le lui dire à la grande Varda, avant qu’elle ne soit plus là.

Robert Lévesque

Un extrait de Cléo de 5 à 7

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Vos réactions (1)

  1. Merveilleux film en effet. Et rappelons que La Pointe courte est le premier film de la Nouvelle Vague où l'on trouve déjà cet étrange mélange de réalisme et de fantaisie stylisée qui fait le charme de celle-ci.

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-07-02 à 11h33.

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