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Plateau-télé

MONTER CHEZ PROUST - par Robert Lévesque

2012-07-05

   Le cinéaste est un mineur, il n’est pas un alpiniste. Il lui est plus facile de fouiller dans les bas-fonds des familles que de grimper vers les sommets des montagnes. Ainsi a-t-on pu fort bien rendre à l’écran des œuvres majeures de la littérature comme celles de Gorki (Les Bas-fonds de Renoir en 1936, Donzoko de Kurosawa en 1957) et de Bernanos (Mouchette de Bresson en 1967, Sous le soleil de Satan de Pialat en 1987), mais jamais les œuvres de Proust et de Céline n’ont pu trouver un cinéaste accédant à leur hauteur. Voilà la problématique qui empêche le cinéma d’égaler la littérature et le grand cinéaste de dépasser le grand écrivain lorsqu’il est question de l’adaptation d’un chef-d’œuvre écrit... Mais ne déprimons pas, le cinéma est le cinéma, il a ses sommets à lui (L’Aurore de Murnau, Citizen Kane de Welles, Jules et Jim de Truffaut, combien d’autres réalisés avec des romans de trois sous, sans oublier les pages incomparables de Nanouk et de Pour la suite du monde…).

    Oublions Céline, car il n’y a rien à signaler (hélas pour lui qui le désirait tant et se pointa à Hollywood pour le coup de pognon à faire), mais s’agissant de Proust (puisque l’on verra la tentative de Raoul Ruiz, Le Temps retrouvé, sur TFO ce 10 juillet à 21 heures) l’histoire de ses quelques adaptations à l’écran, tardives, les premières ayant eu lieu six décennies après sa mort, est une saga de ratages, abandons, demi-réussites et surtout d’insatisfaction généralisée, du moins pour les connaisseurs (les lecteurs de cordée) de l’œuvre du grand Asthmatique du boulevard Hausmann. L’Everest littéraire qu’est À la recherche du temps perdu n’a jamais été conquis ; Proust n’a pas son Sir Edmund Hillary…

Le premier à avoir osé envisager la montagne, commencé à la gravir et s’y être cogné le nez et mordu les doigts, c’est l’Allemand Volker Schlöndorff qui en 1984 se limitait au premier tome, Un amour de Swann, en faisant de Charles Swann le narrateur de son histoire, ce qui est une erreur sinon une hérésie. Jeremy Irons, et Ornella Muti  en Odette de Crécy, Delon en baron de Charlus, assuraient au film un vernis de box-office sans doute, mais le film manquait du vernis proustien, tout y était dénué de subtilités, les ingrédients essentiels.

    Schlöndorff aurait dû se méfier puisqu’avant qu’il entreprenne sa montée deux maîtres du septième art, Visconti et Losey, avaient battu en retraite. Dans ces deux cas prestigieux, le travail n’a donné lieu qu’à la sortie en librairies des scénarios. Visconti, avec Suso Cecchi d’Amico qui privilégiait la partie Sodome et Gomorrhe, abandonna son désir, lui qui pourtant, plus que tout autre, aurait pu réussir à pénétrer cet univers aristocratique, ce festin de nuit où la mort passe les plats, comme l’a si bien résumé Angelo Rinaldi.

    Joseph Losey, malgré l’aide du dramaturge Harold Pinter et de Barbara Bray qui était une amie de Beckett (on dit que Beckett y mit son grain de sel), n’y arriva pas non plus et l’équipe (du tonnerre) a eu la grâce d’abandonner après plus d’un an de travail, année (1972) que Pinter qualifia de`« meilleure période de travail de sa vie ». Pinter savait que ce serait une erreur de ne prendre qu’un ou deux volumes et il tenta une distillation de la totalité de la Recherche, incorporant les thèmes majeurs. Ils sont tous morts aujourd’hui, Losey, Pinter, Barbara Bray et Beckett, et nous pouvons lire chez Gallimard Le Scénario Proust.

    Je n’ai pas vu (il n’est pas sorti en Amérique, je crois) Les intermittences du cœur que Fabio Carpi a tourné en 2003. C’est un film qui met en scène un producteur et un cinéaste voulant faire un film sur l’œuvre de Proust. Il me semble que si ce film était une réussite, ça se saurait.

    Enfin, le Ruiz, sorti en 1999, 169 minutes de splendeur visuelle et de qualité de costumes, une réception critique favorable, la tentative d’embrasser l’ensemble à partir de la dernière partie, Le Temps retrouvé, avec l’idée que Proust lui-même (avec un acteur inconnu lui ressemblant, Marcello Mazzarella), sur son lit de mort, demande à Céleste Albaret de lui apporter un album de photos avec lequel il reverra sa vie. Outre que la complexité de l’œuvre n’est pas là, l’erreur de Ruiz est majeure : il est absurde que Proust lui-même soit mêlé à ses personnages, il apparaît avec eux, au même niveau que ses « inventés », lui, Proust, qui s’est toujours distancié même de son Narrateur, lui-même…  Cela noté, ce Ruiz se regarde.

    Le mieux, sur Proust, demeure Céleste, ce film discret que Percy Adlon réalisa en 1981 en adaptant le livre de souvenirs (Monsieur Proust, J’ai lu, no. D56) de la dernière et plus importante gouvernante de l’écrivain, Céleste Albaret. Eva Mattes est Céleste, Jürgen Arndt est Marcel, nous sommes en 1922, et ce qui ressort de ce film pétri d’intelligence c’est la complicité affectueuse entre le maître et sa servante et là, soudain, nous avons l’impression d’être montés chez Proust…
Robert Lévesque

Un extrait du Temps retrouvé


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