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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

ITINÉRAIRE D’UN CRITIQUE GÂTÉ

2012-07-05

    Invitée, elle n’avait pas voulu se rendre à son mariage avec la critique Molly Haskell (qu’il avait rencontrée à une projection du Scorpio Rising de Kenneth Anger!). De son côté, il la traitait sans ménagement d’hédoniste sans discipline. À coups de lignes assassines et de déclarations acerbes, ils se disputaient comme deux gamins dans une cour d’école. L’émotive et le cérébral. La cigale et la fourmi. Et leurs camps respectifs, les Sarristes et les Paulettes ! Entre la critique du New Yorker et celui du Village Voice où il officia de 1960 à 1989 en y remplaçant Jonas Mekas, le torchon brûlait, embrasant aux États-Unis une certaine idée de la bisbille critique qui faisait la joie des lecteurs français de Positif et des Cahiers du Cinéma.

    Mais bien qu’amusante, la guéguerre d’ego entre Andrew Sarris et Pauline Kael trouvait sa pierre d’achoppement sur un point bien plus fondamental : les auteurs. Si la seconde ne jurait que par le style et l’instinct, le premier y tenait mordicus. Le réalisateur, seul maître à bord, était aussi seul responsable, avec tout ce que cela peut bien impliquer de droits comme de devoirs, de la tenue artistique de son film, et de l’orientation que ce dernier donnait à son œuvre. La plume de l’écrivain, la caméra du cinéaste : même combat. Celui de la personnalité. Cité par le New York Times, Sarris écrivait notamment : « une star peut bien transcender un film banal. Mais seul un cinéaste peut mener à bien la cohérence d’une vision qui donne naissance au grand art ».

    Batailleur, Sarris avait défendu bec et ongle, toute théorie et puissance d’analyse dehors, les fulgurances inspirées des Truffaut, Ophuls, Renoir, Godard, Bergman, Kurosawa, mais également, à la suite des auteuristes français qu’il avait rencontrés durant une année passée à Paris au courant des années 50 (il édita même une version anglo des Cahiers aux États-Unis), celles de ceux que leurs propres concitoyens ne pouvaient se résoudre à envisager « sérieusement » : les Welles, Ford, Hawks, Ray, Preminger, Fuller et bien sûr Hitchcock de ce monde (sa première critique dans le Village Voice en était une de Psycho qu’il qualifiait de « commentaire hautement symbolique sur le marécage qu’est devenu le monde moderne, dans lequel les passions et émotions humaines sont évacuées par les égouts », ce qui valu au journal une belle poignée de lettres de lecteurs en colère exigeant le renvoi de ce philistin !) de ce monde. En 68, il leur consacrait même un livre-somme depuis devenu classique, The American Cinema : Directors and Directions 1929-1968.

    Andrew Sarris, né à Brooklyn en 1928 de parents immigrés grecs est mort le mercredi 20 juin à 83 ans des suites d’une mauvaise chute. Jusqu’à la fin, il écrivait sur une vieille machine à écrire, refusant le confort de l’ordinateur. De lui, comme de Kael et des autres critiques qui formèrent les rangs de cette magnifique bataille intellectuelle, resteront bien sûr les écrits, vifs et profonds, admirablement argumentés. Mais surtout, peut-être, une certaine idée du métier de critique. Une certaine idée, un peu nostalgique sûrement, mais enthousiasmante et inspirante, qui fait rêver d’un temps où les grands débats critiques autour d’un film suscitaient encore passions et déchaînements, où le bouillonnement des idées stimulait autant les penseurs que les artistes, les lecteurs que les confrères. D’une époque, aussi, où le nombre de films à sortir par semaine (et leur qualité !) permettait encore à la pertinence critique de s’exprimer pleinement, ancrant dans le temps un objet-cinéma pour l’aider à mieux s’inscrire dans l’histoire. D’un moment précieux où l’on ne se demandait pas si le cinéma était un art, mais plutôt en quoi il pouvait faire avancer l’art.  

    Dans le Guardian, on rapporte cette anecdote. Juqu’en 2011, Andrew Sarris enseignait l’histoire du cinéma à l’Université Columbia. Des élèves s’étaient plaints au recteur de ce que le réputé critique piquait parfois un petit roupillon au lieu de leur dispenser ses précieuses paroles. Ce à quoi le recteur avait répliqué qu’un Sarris, même endormi valait mieux que certains critiques réveillés.

Bon cinéma  

Helen Faradji

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