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L’OMERTA DES SOUTANES - par Robert Lévesque

2012-07-12

     Le Québec en 1952 est un Tibet catholique (c’est Claudel qui le dit ainsi à Jean-Louis Barrault avant qu’il vienne jouer un Marivaux à Montréal) et la Grande réserve du chef Duplessis (les habitants votent pour un bout de route, un Frigidaire, un panier d’épicerie…). Le haut clergé et le Parlement sont comme cul et chemise.  Les journaux suintent encore le pétainisme. Les confessionnaux font des affaires béton et le chapelet en famille se récite à genoux dans les cuisines devant des postes de radio d’où sort la voix de nez de monseigneur Léger qui n’est pas encore cardinal, mais ça va venir, découragez-vous pas… Le Québec est parfait pour y situer la lubie subite d’Hitchcock, un film portant sur le secret sacré de la confession, c’est I Confess, que l’on traduira par La loi du silence, l’Omerta des soutanes…

    Que diable le cinéaste de La Corde (en 1948 il ose l’ombre de l’homosexualité latente, my God !) allait-il faire dans cette galère catholique ? Il allait faire ses Pâques (le tournage avait lieu en avril) dans la Vieille Capitale où, un soir de 1951 en repérage, il a fait un saut Chez Gérard, le cabaret de la basse ville où Piaf avait chanté « Mon Dieu, mon Dieu… » et où il fallait se taper un steak pour avoir droit à un whisky. Mais la basse ville, c’était le péché. Et du péché (par l’odeur alléché) le gros Hitch avait senti qu’il pourrait rire sous cape (ou derrière cigare) dans la haute ville en y tournant son suspense de presbytère où un beau prêtre (Monty Clift) est aimé par la femme d’un député (Anne Baxter, statuette  1947 pour The Razor’s Edge de Goulding), couple ambigu (la femme désire l’adultère, mais le prêtre résiste) que serre de près, en inspecteur fin nez, Karl Malden qui venait en 1951 d’obtenir la sienne de statuette pour Mitch dans le fameux Streetcar Named Desire de Kazan.

    Hitchcock montrant patte blanche chez l’archevêque, lui racontant que dans son film un prêtre serait faussement accusé d’un meurtre (celui de l’avocat qui fait chanter la femme qui voudrait bien que ce prêtre vienne dans son lit, mais le vrai coupable — le bedeau — s’est confessé à ce prêtre qui ne violera pas ce secret et ne viendra pas non plus dans le lit de cette femme…), j’avoue que c’est assez difficile, mais piquant à imaginer, et ce fut le cas, paraît-il; comme Barrault avait dû rassurer le futur cardinal Léger sur le fait que du Marivaux, ce n’était pas des cochonneries, le cinéaste de Rebecca avait dû faire approuver son scénario par l’archevêque de Québec (qui téléphona sans doute à Duplessis pour lui dire que tout était correct, le secret de la confession était respecté et il n’y avait pas de scènes de cul, pardon… de lit). Ce qui n’empêchera pas le Bureau de censure (ça s’appelait comme ça, c’était franc) d’exiger neuf coupures pour la version sortie au Capitole en grande première et montrée dans les salles obscures la belle province en pleine période grande noirceur. Le ciseau coupa pas loin de trois minutes et l’on n’a jamais su ce qui avait pu offenser le Clergé parce que franchement…

    Franchement, ce n’est pas le meilleur Hitchcock, loin de là, ce serait peut-être le pire si on se tapait tout de The Pleasure Garden (1925) à Family Plot (1975), en passant par Young and Innocent (1937) et The Paradine Case (1947), mais ce n’est pas un si mauvais film si l’on passe outre au ridicule fondamental de ce canon de l’Église qu’est non seulement le secret de la confession, mais l’idée de la confession elle-même… (je suis un athée, je n’en ai honte devant personne). Éduqué strictement dans les rets anglais de l’église catholique romaine, Hitchcock a sûrement pris son pied lors de ce tournage (il se montre dès le début, il passe impassible devant l’escalier de la rue du  Petit-Champlain) et il savait qu’il n’y avait qu’au Québec qu’il pouvait tourner ça, il flairait la société distincte avant que les péquistes la revendiquent, mais la petite histoire nous apprend que sa colère fut grande de retour à Hollywood et que le père Lacouline (le type imposé par l’Archevêché sur le tournage, l’œil de Dieu…) en aurait mangé une forte s’il était ressorti sans protection du Tibet catholique et de la réserve de Duplessis…

On verra I Confess à Cinépop le 15 juillet à 18h20.

Robert Lévesque

La bande-annonce d'I Confess:

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Vos réactions (2)

  1. Bonjour, Comme Robert insiste sur la censure faite à ce film, je me permets d'en donner les détails. Extraits de ce que j'ai écrit à ce sujet dans le «Dictionnaire de la censure au Québec: littérature et cinéma» : La Couline fait enlever la scène où Logan dit aux policiers qu'il ne peut parler à cause du secret de la confession, car même cela ne peut être évoqué en autodéfense. Il assiste aussi à la plus grande partie du tournage au Québec (une partie des intérieurs ayant été tournés à Hollywood), mais se contente de vouloir faire abréger un baiser trop ardent, ce qui n'est pas accordé (Interview avec Jean-Claude Marineau, Cinema Canada, mars 1985). La copie officielle d'I Confess comprend 95 minutes. Mais le distributeur en apporte à la censure une de 90 minutes, de laquelle sont retranchées environ deux minutes et demie avant son approbation le 6 février 1953: Bobine/page du scénario 2B/4: Dial.: You’re still in love with him… Finish after dialogue: «Michael, Michael, Michael». 3A/1: Dial.: Think of him before I think of you? I’ve never been able to do that. 3A/1: Dial.: I love you, Michael... You’ve always been in love with me. 3B/2: Dial. : He told me the thoughts... The war had changed him (Baiser). 4B/4: Start cut after dialogue: «I refuse to answer such a question... On the night of the murder...Yes...Then 5A/5: Dial. : Take off that color. 5B/1: Dial. : Preach us a sermon, Logan. 5B/1: Eliminate scene of laughing, chattering (Mobbing the priest). 5B/1: Crowd mobbing priest. Enfin, le 21 mars 1969, I Confess est coté «Pour tous» La censure peut sembler ici tatillonne, mais l'enjeu est capital car il s'agit avant tout de la possible mauvaise représentation d'un membre du clergé. Quand Logan, tout juste de retour de la guerre et pas encore prêtre, revoit son amoureuse d'avant son départ et qu'ils s'embrassent passionnément, il ne sait pas qu'elle s'est mariée entre-temps, mais le spectateur le sait et il ne peut y voir qu'une forme d'adultère; impossible d'écarter toute la scène parce qu'elle génère un pivot important de l'action, mais la disparition des baisers et de la déclaration d'amour en diminue la portée. Les trois dernières coupures éliminent le fait que même si Logan est acquitté du meurtre, la foule le croit coupable d'infidélité à sa chasteté et ne craint pas de railler et de molester un membre du clergé. Par ailleurs, le censeur a laissé passer la suggestion que c'est par dépit amoureux que Logan est entré dans les ordres. Malgré tout, de l'ensemble ressort une image positive du jeune prêtre, car le respect absolu du secret du confessionnal n'est pas mis en cause. Le bulletin Ciné-service de l'Action catholique du diocèse de Montréal le cote «Pour adultes», mais en même temps, il l'inclut dans sa liste de films proposés aux ciné-clubs étudiants.

    par Yves Lever, le 2012-07-12 à 08h30.
  2. ...et le 16 on verra Belmondo dans Léon Morin, prêtre de Melville - belle occasion de comparer les "soutanes".

    par Lucie Amyot, le 2012-07-13 à 11h50.

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