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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

BATMAN, LE RÉSISTANT

2012-07-12

    C'est un article paru dans The Guardian et malicieusement titré "Is Batman a superhero out of time ?" ("Batman est-il un super-héros dépassé ?") qui mettait la puce à l'oreille. Non que Batman soit jugé ouvertement ringard par le vénérable quotidien britannique (qui risquait de s'attirer ainsi les foudres d'une armée de fanboys prêts à en découdre si leur idole en venait à vaciller). Mais on y questionne plutôt la capacité du nouveau film de Christopher Nolan, annoncé depuis des mois à grand renfort de bandes-annonces et autres teasers exclusifs sur le net et qui enfin sera révélé au monde à bout de nerfs le 20 juillet prochain, à battre le record établi par les Avengers, à ce jour, troisième film le plus rentable de l'histoire du cinéma, juste après Avatar et Titanic (oui, ça fait un choc).

    La sombre chauve-souris a, selon le journaliste, dors et déjà du plomb dans l'aile. Dépassée, la bestiole. La dépression, l'ambiance délétère, ce maugréeur de Bale, le froid, le gris… que peuvent-ils en effet contre l'humour, les couleurs vives, la vitesse, le fun des Avengers ? C'est du moins l'avis de Variety, cité dans l'article, pour qui Batman est en passe de devenir aussi out que la guitare rock lors de l'avènement de la musique électronique (qu'incarnerait donc les héros réunis…il faut suivre). Mais si sur le fond, Batman semble pourtant tout à fait armé pour séduire des spectateurs qui n'attendent que ça, il faut en effet reconnaître que sur la forme, le projet de Nolan semble aller à contre-courant d'une certaine idée de ce qu'un méga-film peut et doit.

    Réduisant son utilisation du numérique au minimum, persistant à tourner en 35 et 70mm alors que l'abandon définitif des tournages en pellicule aux États-Unis n'est plus qu'une question de mois, et préférant la version I-Max à l'effet de mode 3D, The Dark Knight Rises réactive même une idée qu'au royaume d'Hollywood, on fait tout pour débiner : celle de la toute-puissance de l'auteur. Car la star de Batman n'est pas la chauve-souris, pas plus que Christian Bale ou Tom Hardy, mais bien Christopher Nolan, seul au monde apparemment à avoir le droit de faire joujou comme bon lui semble dans l'univers formaté des super-héros. Rassurons-nous, ses beaux yeux n'y sont pour rien. Mais le carton plein d'Inception et de ses autres Batman, oui. Le box-office a ses raisons que la raison ne connaît pas…

    The Dark Knight Rises gagnera-t-il ou non la bataille des chiffres? La suite au prochain épisode. Mais plus important, est-il vraiment une anomalie dans le merveilleux monde des tentpoles (du nouveau nom donné à ces blockbusters boursouflés qui règnent sur la saison estivale et qui, espérés par tous les studios, permettent la survie de ces derniers – à ce sujet, on lira la passionnante enquête de Jacky Goldberg dans les Inrocks "Hollywood : enquête sur une industrie en crise ")? Est-il vraiment ce sauveur singulier qui pourrait réconcilier ambition artistique et cliquetis des tiroirs-caisse?

    Pas si sûr. Car Batman incarne aussi, probablement à son corps ailé défendant, plusieurs des grandes tendances qui semblent aujourd'hui régir (ou plutôt faire dégringoler) l'industrie du divertissement. D'abord en reflétant bien l'état d'un star-system en berne (que sont les vedettes, capables sur leur seule aura, de déplacer les foules, devenues ?). Mais aussi en comptant, comme tant d'autres sur la toute-puissance de la franchise (miser sur quelque chose que le fan de base connaît déjà, même, et surtout, à l'autre bout du monde, il n'y a que ça de vrai). Et bien sûr en se plaçant du côté des films qui, déconnectés du besoin d'être une œuvre doivent d'abord et avant tout être un événement. En 1974, Pauline Kael écrivait : « Il est devenu difficile pour un film qui n'est pas un événement médiatique, aussi bon soit-il, se trouver son public. Et si un film est transformé en événement, il n'a pas besoin d'être bon (…). Les gens ne vont plus voir un film pour ce qu'il est, et ceux qui entrent dans la salle ne recherchent même pas l'équivalent cinématographique d'un 'bon bouquin'. Non, ce qu'ils veulent, c'est prendre une bonne claque, être mis KO, anéantis. Ils veulent faire partie de 'ce dont tout le monde parle' ». Batman a donc déjà gagné. Quant au cinéma, c'est une autre histoire… Et elle ne finira sans doute pas aussi bien.

Bon cinéma, malgré tout

Helen Faradji

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