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L’HOMME QUI AIMAIT LES LIVRES - par Robert Lévesque

2012-07-19

   Milan Kundera vient de donner une actualité subite au roman de Ray Bradbury et au film de François Truffaut. En recevant le prix 2012 de la Bibliothèque Nationale de France pour l’ensemble de son œuvre, le romancier de La plaisanterie a exprimé son angoisse « pour le livre tel que je le connais depuis mon enfance ». Devant l’avancée des technologies, face au monde immatériel qui s’installe, Kundera croit que le temps qui progresse et sinon avance « met les livres en danger de disparition ». Lui-même, à ses contrats, refuse que ses romans paraissent à jamais sur tout autre support que le livre, le bon vieux bouquin. L’odeur du papier (personnellement, j’ajouterais que j’ai la nostalgie du massicotage, c’est dire…).

    Dans Fahrenheit 451, écrit par un Américain en 1953, adapté au cinéma par un Français en 1966, on ne disait pas autre chose, au fond, même si le danger de disparition du livre (contré vaillamment par des hommes-livres apprenant les œuvres par cœur pour en sauvegarder au moins la mémoire) était lié à une dictature politique plus que technologique, le livre étant interdit plutôt que transféré; il reste que Bradbury imaginait la dictature politique menant à une société de l’audiovisuel, à la disparition du livre-papier, à l’élimination de l’idée de la bibliothèque. Bradbury, qui vient de mourir, et Truffaut, mort depuis 28 ans, auraient sans doute été sensibles au propos de Kundera, et sans doute d’accord ; l’enfant Truffaut, comme Kundera, a grandi dans les livres, les Balzac au chevet de l’adolescent, l’habitude de lecture apprise de sa grand-mère maternelle, le livre devenu son refuge avec celui des salles obscures. Comme un Hamlet, je vois toujours Truffaut avec un livre à la main…, et sortant d’un cinéma du quartier latin.

    Mais ce film (que l’on verra à Cinépop le 20 juillet à 18 heures) est loin d’être un chef-d’œuvre impérissable… Trop d’ambiguïtés et d’indécisions le minent. Bradbury, en plein maccarthysme, refusait de lier son histoire fictionnelle à l’histoire américaine des années cinquante, années d’un anticommunisme primaire. Truffaut qui avait connu la Seconde Guerre mondiale en sortant de l’adolescence, et appris l’existence des autodafés nazis, ne voulait pas axer le film dans cette perspective rétrospective…  Bradbury et lui se mirent en délicatesse (le romancier aurait préféré que le cinéaste s’intéresse à ses Chroniques martiennes). Le tournage sera une longue histoire de difficultés et Truffaut admettra avoir perdu un temps qu’il aurait pu consacrer à d’autres projets (l’affaire lui prit six ans en tout). Il avait d’abord voulu en faire un film américain, coproduit avec un grand studio (Paul Newman en Montag, le pompier chargé de la solution finale qui trahit sa mission et se met à lire), mais avec sa sensibilité européenne. Fahrenheit 451 (dont on dit aujourd’hui que ce n’est même pas le bon degré de combustion du livre !) sera finalement un film français (que refusa Belmondo), tourné à Londres (sans Terence Stamp), et finalement joué par son « Jules » (Oskar Werner, qui, dit-on, fut insupportable et força Truffaut à la colère) et au final, attention au jeu de mot, descendu en flammes à Paris par les deux grandes plumes critiques de l’époque, Michel Cournot qui reprocha à Truffaut d’avoir fait un film américain par l’esprit et la facture, et Jean-Louis Bory qui, avec son ironie féroce, écrira qu’il s’agit d’un film pompier

    Ce Fahrenheit 451 est en effet daté. Les dictatures reculent. Le livre survit, demeure, malgré l’angoisse de Kundera. Les rentrées littéraires sont des déchargements saisonniers de tonnes de papier. Certes, les nouveaux supports modifient pour plusieurs le rapport à la lecture, mais lisaient-ils avant, ceux qui se ruent sur les derniers modèles, et combien de temps liront-ils sur ces écrans de poche ? Certes, si l’on prend l’exemple québécois, la littérature est disparue des ondes publiques et ce ne sont pas les clubs de lecture minute à la Bazzo et les combats des livres à la radio-canne et conne qui en perpétueront la présence et la pertinence. Mais oui, il y a des livres que je brûlerais pour nettoyer le paysage littéraire, tous les Marie Laberge et les Denise Bombardier par exemple…

    Quant au cher Truffaut, sachez que sur son lit de mort il y avait encore des livres de chevet, et lorsque son ami Robert Lachenay alla le voir une dernière fois le 19 septembre 1984, celui-ci raconta par la suite (c’est dans François Truffaut. Portraits volés de Michel Pascal et Serge Toubiana) : « On a parlé littérature, comme au bon vieux temps… ».
 
Robert Lévesque

La bande-annonce de Fahrenheit 451

 

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Vos réactions (1)

  1. Bien que ce film soit considéré comme un film mineur de Truffaut, il n'en demeure pas moins une excellente science-fiction et une vibrante déclaration d'amour aux livres. De ce que je me souvienne, la mise en scène de Truffaut affiche un style froid à la Hitchcock sans en posséder l'efficacité diabolique du maître. Aussi, les costumes et les décors sont fortement marqués par l'époque de sa production, d'où cette impression de vieillissement... Mais pour ce qui est du fond, Fahrenheit 451 possède toujours sa pertinence, et fait montre d'une grande richesse d'idées. Ironiquement, j'ai préféré l'adaptation cinématographique au roman original dans lequel on ne trouve trace de la communauté des hommes-livres.

    par Stéphane Turgeon, le 2012-07-20 à 20h13.

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