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LIVERPOOL - critique d'Éric Fourlanty

2012-08-02

JE M'APPELLE ÉMILIE JOLIE

    Timide, romantique et idéaliste, Émilie (Stéphanie Lapointe) tient le vestiaire du Liverpool, un club du centre-ville de Montréal. Timide, romanesque et pragmatique, Thomas (Charles-Alexandre Dubé) est un client du Liverpool, amoureux de la « fille du vestiaire ». Un manteau perdu, une overdose létale, Facebook, des truands tatoués, Liverpool de Renée Martel, des hommes d’affaires corrompus, Twitter, un patriarche mourant : les deux tourtereaux seront lancés dans des aventures rocambolesques, un genre de Conte pour tous à la Jason Bourne, l’espionnage en moins.

    En effet, sous ses allures de comédie romantique à saveur urbaine, Liverpool a tout du film pour enfants. Les enjeux sont simples, la finale est ficelée comme un paquet-cadeau, les méchants ont l’air menaçant, les héros sont tout gentils et il y avait longtemps qu’on n’avait pas vu des personnages adultes aussi asexués – la timidité et le romantisme n’excusent pas tout. Pourtant, dans la peau de ces Paul et Virginie au royaume de la corruption, les deux jeunes acteurs sont adéquats, elle, si délicate qu’elle ferait passer Vanessa Paradis pour une lutteuse slave et lui qui, avec ses airs de Léo Bureau-Blouin (l’actualité rattrape la fiction), est charmant en justicier social. Mais on ne croit pas une seconde à leur attirance mutuelle (il y avait plus de tension sexuelle entre Tom Hanks et Meg Ryan qu’entre ces deux-là), pas plus qu’on ne croit au suspense, plaqué sur cette gentille amourette, puisqu’on sait dès le départ que tout finira bien au pays d’Émilie Jolie.

    Dans les 15 premières minutes, malgré la narration totalement inutile (tout est à l’image), il y a un peu de Hitchcock dans l’air, via Truffaut. La musique « hommage » de Ramachandra Borcar (bonjour Psycho), la frêle Stéphanie qui a des airs de Françoise Dorléac évanescente, une fausse coupable, une usurpation d’identité, une héroïne asexuée, mais manipulatrice, un héros empoté, mais finalement assez dégourdi à la James Stewart, une naïveté roublarde dans le déroulement du récit : on s’y croirait presque. Mais bien vite, tout rentre dans l’ordre et le trouble, la fêlure et l’opacité des personnages qui font l’intérêt de ce genre de film se dissipent pour faire place à une intrigue bon enfant et à des personnages unidimensionnels.

    Seule exception notable, celui de Louis Morissette, homme d’affaires véreux et sans scrupules, mais qui, au bout du compte, s’avère être un cas de « père manquant, fils manqué », un petit garçon en costume trois-pièces, jouant au gros méchant parce qu’il veut que son papa l’aime. Ajoutez-y un enjeu environnemental (les déchets électroniques), une famille recomposée (adoption à la clé), la modestie comme valeur cardinale (Émilie n’est pas, dixit un motard, une bombe, ni même un pétard, elle est cute) et l’amour avec un grand A (mais pas de sexe, please), on est en plein dans les « cordes sensibles » québécoises. Un portrait en creux d’une société qui se veut avant tout « gentille ».

    Du Faucon maltais à Millenium, un roman policier ou un film noir traverse les âges si, par le biais d’une (en)quête individuelle, il expose les failles, les fractures d’un système. Ici, notre Québec inc. néo-libéral (lire politiciens et entrepreneurs couchant dans le même lit) est réhabilité in extremis le temps d’un texto. À l’ère des réseaux sociaux et de la solidarité internet, la justice sociale passe par Twitter et elle s’exerce en deux secondes et quart. Hélas, ces données relativement nouvelles dans le film de genre (comédie romantique ou film d’action) sont enrobées ici d’un point de vue sinon réactionnaire, du moins assez simpliste : les jeunes communiquent tout le temps, mais ne se parlent plus, l’espace virtuel a remplacé le contact réel, etc. Cette nostalgie de « temps plus silencieux » se retrouve aussi à l’écran : voiture vintage, mobilier et accessoires des années 50, succès des années 60 qui donnent (sans autre raison que de l’entendre) son titre au film : le mode de vie hipster a décidément la cote.

    Alors, au-delà de l’intrigue cousue de fil blanc et du message romantico-passéiste, que nous dit ce film, écrit et réalisé par Manon Briand (2 secondes, La turbulence des fluides), de retour au grand écran après 10 ans d’absence, sur le Québec d’aujourd’hui et sur son cinéma? Qu’à l’instar d’Émilie, cette jeune fille qui a peur de vivre et qui, pour justifier le nom du bar où elle travaille (était-ce bien nécessaire?), parle « d’être là » et d’envie « d’être ailleurs », le cinéma québécois 2012 a du mal à témoigner de l’état des choses en cette Belle Province...

Éric Fourlanty

La bande-annonce de Liverpool

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