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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LES JEUX DE CHRIS

2012-08-02

    L'actualité a parfois de drôles de façons de faire se télescoper des événements qui n'avaient pourtant rien pour se rencontrer. Le décès de Chris Marker (relisez le texte que Robert Daudelin consacrait à l'inclassable cinéaste à l'occasion de la rétrospective de la Cinémathèque en 2004) au vénérable âge de 91 ans lundi dernier et la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Londres chorégraphiée par le cinéaste Danny Boyle que nous avons été plus d'un milliard (!) à applaudir devant nos écrans vendredi dernier. Deux événements inconciliables, donc, a priori, mais surtout deux approches, deux esthétiques, deux façons de voir et de comprendre le monde qu'on ne saurait réellement comparer. Le philosophe et le maître de chantier. Le poète et le roi du spectacle. L'ambigu et le naïf.

    Bien sûr, on ne saura jamais ce que Chris Marker, grand maître des formes autant que de l'imaginaire réinventé, aurait pu faire d'une cérémonie d'ouverture. Sauf peut-être qu'il y aurait assurément eu quelques chats... Mais restera néanmoins dans les mémoires son incroyable visite olympique à Helskinki en 1952 dans Olympia 52, son premier long documentaire où il inventait rien de moins que le « documentaire subjectif » plaçant le texte accompagnateur sur la même, si ce n'est plus haut, marche que celles où trônaient les images dites « objectives ». 



    Sous l’œil de Marker, les Olympiades se détaillent alors en une suite de saynètes tendres, drôles ou factuelles dépassionnant au maximum épreuves et quotidien des Jeux dont pas un moment ne nous est sur-vendu, à l'instar de nos images d'aujourd’hui, comme théâtre d’un exploit, d’une émotion unique ou d’un élan du cœur inégalable. Pour Marker, les Jeux sont bien loin de ceux du cirque qu’ils semblent être devenus. Non, pour lui, ce sont d’abord et avant tout l’enfance, l’innocence d’une joie absolument pure, l’idée de jeu au sens le plus noble du terme remise de l’avant, même – ou peut-être surtout — si elle implique bricolage, bidouillage et autres inventions. L’idée d’un moment-bulle, de fête et de partage, que les Jeux créeraient, envers et contre tout, envers et contre ce monde devenant fou (en 52, la Guerre froide déploie ses tentacules partout).

    Est-ce donc si différent du spectacle tonitruant qu’organisait Danny Boyle? Car la cérémonie, vue par Boyle, avait bien ceci de particulier, et notamment par rapport à celle de Pékin plus symbolique et mystérieuse, d’insister elle aussi particulièrement sur le monde de l’enfance. Des enfants certes, confrontés à leurs peurs (tous les méchants de l’imaginaire britannique y sont passés), mais porteurs de valeurs encore pures, porteurs d’un espoir, porteurs de l’idée d’un monde meilleur. Naïve et réconfortante comme un blockbuster (là où celle de Pékin transpirait le malaise et l’hypocrisie quant à la question des droits de l’homme), littérale et premier degré comme un livre de la bibliothèque rose, la cérémonie de Boyle se voulait résolument positive comme s’il s’agissait là encore de croire que les Jeux pouvaient ouvrir une parenthèse enchantée durant laquelle croire à ce grand vent de changement qui semble souffler partout sur la planète n’était pas si fou. Mieux, c’est dans une finale authentiquement tire-larmes que Boyle organisait en mode épique et monumental la possible réconciliation des générations en faisant allumer la flamme par de jeunes athlètes couvés du regard par d’anciens champions olympiques. Que la sagesse et l’espoir se donnent la main, le monde peut à nouveau rêver.

    Mais Danny Boyle, tous moyens extravagants qu’on ait pu lui donner, toute coïncidence enfantine que l’on puisse remarquer dans leurs deux approches, ne sera jamais Marker. Parce que Marker, déjà en 1952, était aussi un cinéaste politique. Ou social. Ou les deux. Un cinéaste capable en tout cas de laisser s'exprimer, derrière le vernis bon enfant qu’il donnait à son film, une résonance forte de la réalité, un rappel lucide et parfois dur des conditions de vie du peuple. Marker, dans Olympia 52, n’oublie en effet jamais l’essentiel : les Jeux sont peut-être une échappatoire momentanée, une fenêtre s’ouvrant sur un demain plus juste et plus beau, mais ils restent éphémères. Et une fois la fenêtre refermée, les hommes, eux, doivent reprendre leur fardeau. Marker, lui, n’oublie jamais que l’esprit olympique n’a jamais fait bouillir la marmite de personne. Pas plus que la poésie. Mais c’est justement en gardant à l’esprit ces réalités triviales que Marker faisait croire à la possibilité, bien réelle, d’une révolution. Danny Boyle, lui, s’est contenté de prendre le pouls d’un monde idéal auquel beaucoup aspirent, mais qui n'existe que dans les contes de fées. 

Bon cinéma olympique 

Helen Faradji 

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Vos réactions (1)

  1. Excellente analyse critique. Merci!

    par Jean Antonin Billard, le 2012-08-02 à 12h15.

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