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Plateau-télé

VOYAGE AU BORD DE LA NUIT - par Robert Lévesque

2012-08-09

    (Je dédie cet article à la mémoire de la grande critique américaine Judith Crist dont j’apprends la mort ce matin 8 août)

    Je ne l’avais pas vu en salle, Nuit #1, ce premier long métrage d’Anne Émond (est-elle la sœur de Bernard pour savoir tant atteindre avec sobriété et justesse à la fragilité des sujets habituellement tenus éloignés, secrets ?), ce film fragile, sombre, ocre et magnifique, ce film de nuit, une nuit numérotée, car il y en a et il y en aura tant d’autres des nuits semblables, sauvages, empressées, humides, décevantes, blanches, longues, vertigineuses, un film qui, s’il a été éclipsé par les produits de l’industrie à la remise des Jutra, a reçu le Claude-Jutra du premier film, caste inégale dans laquelle (sous le signe de Jutra) il restera dans la mémoire comme l’un des plus marquants de son histoire.

    Ceux qui, comme moi, ne sont pas allés le voir lorsqu’on l’offrait dans les quelques salles de cinéma de Montréal où un tel cinéma d’auteur, et de hauteur d’intelligence, peut encore survivre, se rattraperont le 20 août à 21 heures à Télé-Québec (et le 14 août, tiens, il y a À tout prendre sur ARTV à 21 heures; faites-vous un doublé sensible sur la douleur de vivre le masculin-féminin). Je viens tout juste de visionner cette Nuit #1, j’en sors en spectateur ému et en cinéphile épaté, car il y a dans ce motif de la nuit à traverser (qu’il s’agisse d’une nuit ou éventuellement d’une tranche de vie) une telle émotion d’approche et une telle maîtrise de climat qu’il faudrait sans doute, au vu des films québécois formatés et prévisibles que l’on nous sert régulièrement, même chez ceux qui font des efforts, de Marécages en Décharge, parler ici d’un accomplissement total, et pourquoi pas de chef-d’œuvre, car il y a chez Anne Émond et dans son film une profonde originalité et honnêteté d’écriture pour décrire le banal, puis le mal, puis l’abyssal, puis le spectral de telles rencontres, le choc de deux êtres humains qui, dans le silence de la nuit, voient soudain grouiller leur solitude, une détresse, l’incommunicabilité, tous ces sentiments d’angoisse (négatifs diront les cons) que le cinéma le meilleur, d’Antonioni à Pialat, de Bergman à Cassavetes et Rohmer, a su affronter. Anne Émond, en mineur (dans le sens musical), en raccourci (dans le sens ramassé), offre à son tour une partition inoubliable sur le choc existentiel des  esclaves cardiaques des étoiles que nous sommes, comme l’a défini Pessoa dont le nom portugais voulait dire personne…

    Bref, vous me voyez ravi, enchanté par un film québécois (rarissime occasion, je me mets une pierre blanche dans le trajet du souvenir, pour y revenir), un film qui mieux que tout nous montre comment à nos amours (salut Pialat) le désarroi peut tout bousiller, ou tout miraculeusement réunir (le film ne conclut rien quant à cette nuit qui n’ira sans doute pas au bout, mais dont la portion de parcours qu’on nous montre indique qu’elle en est au bord…, et la question de savoir s’ils vieilliront ensemble est exclue tant le regard posé par Anne Émond, avec sa rigueur et une absence de bons sentiments (enfin!), fait appel à l’intelligence complice et mélancolique de chaque spectateur, s’il s’en trouve encore qui soient capables de regarder le travail d’un cinéaste qui, comme l’écrivait Kafka du théâtre, ose montrer la plaie, savoir et pouvoir regarder et saisir sur le même plan la peur des femmes et la blessure des hommes, et vice versa.

    Ce film, qu’on dirait peint en tristesse par la caméra de Mathieu Laverdière, est interprété par nuls autres que ceux-là qui ont pu à ce point, de tension et d’abandon, rendre toute la lente déchirure de cette nuit, Catherine de Léan et Dimitri Storoge.  Le 20 août 21 heures à Télé Québec, n’oubliez pas.  Et, offert aux cinéphiles américains, cette Nuit #1, hélas, arrive après celle, définitive, de la grande Judith Crist du New York Herald Tribune… (entendons la voix de Jean Seberg…, restons dans le cinéma puisqu’un film comme celui d’Anne Émond le perpétue).

Robert Lévesque

La bande-annonce de Nuit #1

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Vos réactions (1)

  1. Merci pour votre critique sensible et juste de ce film de Anne Emond...Cinéaste douée qui ne pratique pas le ''cinéma poubelle'' qui semble dominer dans le cinéma québécois actuel. La fragilité de l'humain et la pensée complexe ne sont pas des sujets très a la mode... C'est vrai qu'il y a dans le dispositif cinématographique un coté Antonioni mais également du Krzysztof Kieslowski et une proximité intellectuelle avec la pensée des philosophes Nietzsche ,Arthur Schopenhauer, Wittgenstein ou plus contemporain...Edgar Morin.

    par Francis van den Heuvel, le 2012-08-28 à 11h24.

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