Format maximum

Plateau-télé

VIEILLE À 36 ANS - par Robert Lévesque

2012-08-16

    J’ai pensé : tiens, voilà une occasion, un film sera diffusé bientôt à la télé qui adapte un roman du dix-neuvième siècle que je n’ai pas lu; j’ai le temps, lisons-le. Il s’agissait d’Une vieille maîtresse de Jules Barbey d’Aurevilly, un type que j’ai moins lu que Balzac, Flaubert, Zola et les autres, le Huysmans naturaliste et le cher Vallès. Ce roman est de 1851. Le film est de 2007. On verra bien…, me disais-je… Imprudent.

    C’était la chose à ne pas faire. Le livre lu, le film vu, je ne pus faire autrement que me poser, devant le cas de figure (un Barbey filmé par Breillat), une grande question : pourquoi le cinéma a été inventé ? Tout le plaisir de la lecture que je venais de vivre, et tout l’ennui que dégage ce long métrage, le terme long prenant tout son sens… Quel paradoxe, tout de même, j’avais mis trois jours à lire ce remarquable roman (l’impitoyable et minutieuse dissection d’une liaison charnelle) sans m’ennuyer une seconde (sur le balcon, à ma table de travail, au café, aux vécés) alors que les 104 minutes du film me sont apparues interminables. La raison en est bien sûr la fidélité, qualité qui tue le cinéma quand on adapte. Catherine Breillat, qui donne dans les choses du pornographe (Romance), pêche ici par fidélité à l’œuvre de son homme, le pauvre Barbey qui méritait qu’on fasse autre chose avec lui que l’adapter..., le ciné-romaner…, si je puis l’écrire ainsi. Il fallait le faire sauter, pardi !

    Je sais, je sais, me dira-t-on, la littérature est un art antique et authentique (fait seul) bien au-dessus du cinéma, qui n’est, comme on dit, que le septième…, au surplus affaire de groupe et souvent de compromission. Mais le cinéma, parbleu, tient ses propres chefs-d’œuvre et des aussi solides que ceux du livre. Le cinéma est un art ! Certains, et moi, pensent qu’il peut contenir tous les autres et qu’aujourd’hui il est sans doute le premier de la liste ! Von Stroheim, Ozu, Murnau, Straub, Bunuel, Bresson, Syberberg, Cassavetes, Schroeter, Lynch, Panahi, Dumont, et Denis Côté, ce sont des écrivains de cinéma, ils écrivent avec de la lumière projetée sur des rectangles plats des choses que l’on peut voir derrière les choses…

    Ce n’est pas ce qu’a fait la Breillat. Elle copie ce roman comme un faussaire copie un tableau, se contentant d’une petite initiative ou deux qui tue l’original. Elle semble n’avoir rien senti de la qualité particulière et de l’audace métaphysique de ce roman (méconnu aujourd’hui hélas) qui choqua ses contemporains (Barbey, chrétien et même catholique intransigeant, décrit à fond l’attirance sexuelle sauvage qu’instaure telle une drogue dans le corps d’un beau garçon dans la vingtaine une femme moricaude un peu laide, ardente femelle d’Espagne, une vieille maîtresse de 36 ans !). Alors, pourquoi n’a-t-elle pas osé quelque chose de franchement radical pour faire voler en éclats toute idée de copie conforme ?

    Ce fric dépensé pour faire d’Une vieille maîtresse au cinéma rien d’autre que ce que peuvent voir en s’emmerdant ceux qui voient ça sans avoir lu le livre, ça sert à quoi ? À rien. Et ceux qui l’ont lu ? Ils se rendent compte qu’ils sont devant une contrefaçon ! À cet égard, on faisait mieux dans le temps du cinéma de papa quand un Jacques de Baroncelli transposait à l’écran La duchesse de Langeais ou Christian-Jaque La chartreuse de Parme !

    L’amateur se contentera, quand la chose passera sur ARTV le 24 août à 23 heures 30, de reconnaître encore une fois à quel point Michel Lonsdale est toujours Michel Lonsdale et qu’on l’aimera toujours (ici en vicomte décati, mais gourmand et papotant avec une comtesse jouée par Yolande Moreau pas si loin des Deschiens si les Deschiens avaient pigé dans la garde-robe de la Monarchie de Juillet), et il pourra se dire que, dans le rôle d’une marquise rendue à pas d’âge, la fille de Nathalie Sarraute, Claude (dont j’aimais lire les billets d’humour dans Le Monde autrefois), aura vraiment tout essayé dans sa vie. Quant aux premiers rôles, de la chair confite. Un conseil : lisez Une vieille maîtresse. Le roman est plus jeune que le film.

Robert Lévesque

La bande-annonce d’Une vieille maîtresse

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Vos réactions (1)

  1. Entendu! Merci! Je vais LIRE Une vieille maîtresse!

    par Jean Antonin Billard, le 2012-08-16 à 10h45.

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