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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LE FILM D'ACTION SACRIFIÉ

2012-08-16

    Ils sont venus. Ils sont tous là. Dès qu’ils ont entendu ce cri. Il va mourir, le film d’action. Ils sont venus. Ils sont tous là. Même ceux du sud du cinéma. Y’a même Chucky, le fils maudit. Avec des présents plein les bras… En se forçant un peu, on entendrait presque la mélopée imaginée par Charles Aznavour napper les derniers instants de The Expendables 2 signé Simon West. Car derrière l'entassement insensé de cadavres et autres têtes arrachées, derrière les coups, les cris, les bagarres de ce film sans finesse, mais intensément réflexif, c'est presque à une messe qu'on a le sentiment d'assister. Une messe en hommage à un genre qui n'a jamais réussi à gagner ses lettres de noblesse, qui n'a jamais su gagner ses galons artistiques mais qui, après avoir dominé outrageusement l'industrie du divertissement des années 80 et 90, vient probablement d'écrire son dernier chapitre.

    Évidemment, le déclin du film d'action comme genre n'est assurément pas une nouvelle fraîche. Cela fait bien longtemps que ses principales caractéristiques (le sens du spectacle, la vitesse, l'héroïsme, l'individualisme, la surenchère…) se sont diluées dans d'autres genres, nourrissant autant le film de super-héros que le film d'espionnage moderne, tous regroupés sous le vocable ouvertement flou de « cinéma d'action ». Mais pour les Rambo, Terminator, Die Hard, Commando, Delta Force, Kickboxer et autres, le couperet semble bel et bien tombé. Et c'est précisément ce moment où le film d'action dépose les armes pour entrer au musée de l'imaginaire collectif qu'enregistre cet Expendables ("It belongs in a museum" dit Stallone à propos d'un vieil avion cabossé, "We all do" lui répond non sans malice Schwarzenegger) en marquant probablement un moment-clé, une passe d'armes en tout cas, dans l'évolution du cinéma américain.

    Mieux, on peut s'amuser à voir au-delà de ce film dopé à la testostérone, une oeuvre extrêmement théorique exemplifiant point par point la théorie de l'évolution des genres d'André Bazin lui-même! Évoquant le western, le grand homme distinguait trois grandes étapes dans la vie d'un genre: celle de la perfection, où le genre équilibre harmonieusement tous ses éléments atteignant un point d'idéal classique, celle ensuite d'un « sur-genre» où les films semblent avoir conscience d'appartenir au genre, pratiquant sans vergogne le mélange, l'impureté et l'auto-citation et celle, enfin, d'une décadence où le genre éclate sous sa propre pression, ne sachant plus, ou ne pouvant plus, trouver de solutions à son évolution.

    Débordant d'ironie, pratiquant sans cesse l'art du clin d'oeil et de la référence amusée, le premier The Expendables, réalisé par Stallone en 2010, serait donc l'incarnation du "sur-film" d'action. Ayant pris acte de cette réflexivité (on garde les stars vieillissantes — et plastifiées — du genre, Stallone, donc, mais aussi Lundgren, Schwarzenegger, Willis, Li, Statham, joyeuse troupe bodybuildée à laquelle se joignent cette fois les inévitables Jean-Claude Van Damme et Chuck Norris), pratiquant encore l'humour citationnel avec la délicatesse d'un 38 tonnes, ce deuxième volet apparaît néanmoins comme un chant du cygne presque (on se permettra d'insister sur le presque) émouvant.

    L'enjeu dramatique réduit à néant (la vengeance a ainsi remplacé le fantasme d'une domination impérialiste du monde), le refus de la 3D ou de toute spectacularisation technologique, le héros trop vieux pour fonctionner seul, la mort, la perte ou la fin évoquées sans relâche (celle bien réelle d'un des membres de la troupe qui agit comme moteur du récit, mais aussi la prêtrise comme déguisement fatal, Stallone refusant l'attachement émotionnel par peur de souffrir, ou cet échange intensément significatif où Statham répond à ce « I'm still alive » de Stallone par un sec « It's a matter of opinion »), le culte du corps devenu un culte de la jeunesse à tout prix (les marchands de botox ont du se payer de belles vacances), mais aussi et surtout cette image signée Shelly Johnson (Captain America) granuleuse, sale, hésitant entre le gris poussiéreux et le bleu froid, multipliant les clairs-obscurs... Tout ou presque dans ce film signifie beaucoup plus clairement que dans le premier épisode une fin de cycle, un moment crépusculaire, un film qui a clairement conscience que son histoire est derrière lui.

    Bien sûr, le film d'action et ce représentant mélancolico-nostalgique qu'en est The Expendables étant un genre formellement, idéologiquement ou même narrativement singulièrement moins riche que ses cousins et précurseurs, la période crépusculaire dans laquelle il vient assurément d'entrer ne produira probablement pas de grands films. Reste que c'est aussi par ses genres les moins nobles et par leur cheminement que se dessine l'histoire du cinéma, avec ses hauts. Et surtout ses bas.

Bon cinéma

Helen Faradji

La bande-annonce de The Expendables 2
 

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