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CE FILM N’EST PAS POUR NOUS - par Robert Lévesque

2012-08-30

    À 31 ans, après son service militaire, Jean-Claude Carrière avait déjà un pied dans le cinéma : il coécrivait et coréalisait des courts métrages avec Pierre Étaix et cosignait avec cet acteur-clown Le Soupirant (prix Delluc, grand succès). Soupirant lui-même (pas au sens de plaignant, mais d’amoureux), Carrière attrapa sa chance quand le producteur Serge Silberman lui demanda en 1963 d’aller rencontrer à Cannes Luis Bunuel qui voulait un Français pour l’aider à adapter le roman de Mirbeau, Journal d’une femme de chambre. Il allait au-devant d’un monument. Qui avait 63 ans. Il rencontra un farceur. Ils travaillèrent ensemble durant vingt ans. Carrière rend compte de leur collaboration dans un livre essentiel aux cinéphiles pour qui Bunuel est un des plus grands du septième art, Mémoire espagnole (Plon, 2012, 327 p.).

    Bunuel était quelqu’un qui riait aux larmes, un badin, qui avait découvert les vins de soif (et la poésie) avec Lorca, qui aimait les vieilles putes de Barcelone et les ossements déterrés dans les cimetières, et puis la musique de Wagner avant de devenir sourd. Un homme d’habitudes, aussi, de gestes et d’attitudes répétés comme le rite des  bunueloni (Noilly Prat, angustura, gin pur sur glaçons) à boire d’abondance à 16 heures. Il faut lire ce bouquin de Carrière pour connaître Bunuel. Le portrait est magistral.  On y sera dans l’intimité des à-côtés de plateaux de Viridiana, de La Voie lactée, de Belle de jour, bref on tutoiera les faiseurs de chefs-d’œuvre…

    Pour s’aider dans l’écriture, ces deux-là, qui étaient à la fois proches et distants, complices et respectueux, amis et professionnels, s’étaient un jour inventé par jeu un couple de Français moyens, Henri et Georgette, « assez intéressés par le cinéma pour choisir d’aller voir un film de Bunuel »… Ce truc leur vint vers 1969, quelques années avant la fameuse série inaugurée par Le charme discret de la bourgeoisie. Écoutons Carrière : « Nous prîmes l’habitude de les emmener toujours avec nous, et de les installer sur deux chaises, dans ma chambre, pendant nos longues heures de travail. De temps en temps, lorsque surgissait une idée farfelue, extravagante, et que nous pressentions dérangeante, nous nous tournions vers les deux chaises vides et nous interrogions Henri et Georgette. S’ils acceptaient l’idée, nous pouvions aller de l’avant. Sinon, attention. Direction périlleuse ».

    On dirait les deux vieux des Chaises d’Ionesco ! Laissons Carrière continuer : « Notre but était qu’Henri et Georgette restent dans la salle jusqu’à la fin du film. Je revois encore Luis, après une de mes propositions, se lever, en face de moi, ramasser ses affaires, faire le geste de prendre son imperméable, comme s’il se trouvait dans une salle de cinéma, et dire à sa compagne invisible : Allons, viens Georgette, partons, ce film n’est pas pour nous »…

    Carrière se souvient aussi de cette fois où Bunuel le réveilla en pleine nuit parce qu’il venait d’avoir une idée pour la fin de Belle de jour et que ça ne pouvait pas attendre : « il en avait les larmes aux yeux ».

    Évidemment, en lisant Mon dernier soupir (ses mémoires que Carrière l’incita et l’aida à écrire, Ramsay Poche Cinéma, nº 33), on a la pensée du maître, en plus des souvenirs et anecdotes. Avec Mémoire espagnole, on a les confidences du collaborateur, le précieux assistant, l’exceptionnel coscénariste qu’est ce respecté Jean-Claude Carrière. Homme agréable, et généreux dans la conversation, car on a l’impression qu’il nous parle, qu’il ne se prive pas de glisser, entre nous, que Bunuel, au sujet de son ami Picasso, évoquait la « facilité répugnante » de celui-ci, un peintre qui n’avait aucun sens du tragique, qui « était fait pour peindre des femmes nues sur des plages, disloquées par le soleil et par le bonheur »…  Plaisir de lecture, jouissance piquante de l’Aragonnais de Calanda, du grand Bunuel…

Robert Lévesque

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