Format maximum

Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DE LA HAINE

2012-09-06

    Une femme s’avance sur un podium. La foule amassée devant elle est enthousiaste, tentant de cacher sous ses applaudissements euphoriques le résultat sans grand panache que son camp vient d’obtenir. On la sent tendue, mais heureuse, consciente de la portée historique du moment (une femme, enfin), mais aussi des difficultés à venir. D’un coup, comme surgis de nulle part, des hommes se ruent sur elle pour la protéger. Un léger bruit sourd et sifflant à la fois vient de déchirer le voile des utopies.

    Dans un film, tous protégés par la fiction que nous sommes, la séquence aurait eu ce petit quelque chose d’excitant qu’ont les meilleurs moments-clés. Dans la réalité, au-delà même de ses conséquences tragiques (1 mort, 1 blessé grave), elle est tout simplement terrifiante. Non que le Québec soit devenu d’un coup d’un seul un territoire de haine et de violence. Mais nul doute à avoir, le vent de changement que beaucoup sentaient souffler depuis plusieurs mois n’était probablement pas aussi positif qu’on voulait l’imaginer. Les œillères sont tombées.

    Devant de telles images, choquantes, on peut rester anesthésiés, incapables d’imaginer un avenir autre. Ou on peut regarder ailleurs, vers ces autres, cet autre, qui chaque jour, en terre de cinéma ou non, se battent pour préserver un peu de leur liberté. Car dans des moments de brouillard, rien ne peut aider tant qu’un peu de solidarité.

    Par exemple, en pensant au jeune documentariste et acteur de 34 ans Orwa Nyrabia (responsable du festival documentaire Dox Box, dont le comité organisateur accueille en ses membres la délicieuse femme de Bachar Al-Assad), arrêté le 23 août dernier à l’aéroport de Damas alors qu’il se rendait au Caire. Depuis, la Syrie n’a donné aucune de ses nouvelles, malgré les nombreuses protestations internationales (comme celle parue sur le site de la Cinémathèque française ou celle de Martin Scorsese).

   Par exemple, en pensant aussi à Jafar Panahi toujours emprisonné dans les geôles iraniennes, comme l’ont fait les organisateurs du Festival de Venise en laissant une chaise vide au milieu de celles accueillant le jury présidé par Michael Mann.

    Par exemple encore, en pensant à cette histoire parfaitement absurde relatée par le New York Times évoquant un cas de censure au Liban. Le comité chargé d’examiner les films avant leur sortie a en effet convaincu les services secrets locaux d’intimer l’ordre à Danielle Arbid, réalisatrice du film Beirut Hotel, de leur remettre une clé USB contenant des documents relatifs à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri en 2005. Ladite clé USB n’étant qu’un élément crée de toutes pièces pour les besoins du film, la cinéaste n’a donc évidemment pas pu la remettre et a tout simplement vu son film banni des écrans libanais. Pour la petite histoire, c’est la troisième fois que Danielle Arbid, qui a donc préféré quitter le pays, voit un de ses films banni et le quatrième film libanais à être interdit cette année.

    Par exemple, enfin, en pensant à Haïfaa-al-Mansour, jeune femme cinéaste originaire d’Arabie saoudite qui présentait ces derniers jours, et sous les hourras, son tout premier film Wadja au Festival de Venise. Chaleureusement accueilli, loué pour son attaque fine du fondamentalisme et sa célébration de l’indépendance de la femme, le film évoque le destin d’une fillette de 12 ans, rebelle et bien décidée à avoir un vélo (une possession là-bas réservée aux hommes) et qui pour ce faire, se met en tête de gagner le prix de la meilleure élève coranique de son école… Wadja que nous avons donc hâte de découvrir par chez nous et qui laisse croire, malgré les balles, malgré les interdictions, malgré les euphories de courte durée, que l’art est encore un refuge autant qu’un phare qui peut tous nous aider.

Bon cinéma

Helen Faradji

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