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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

QUELQUE CHOSE DE POURRI

2012-09-13

    Samedi soir dernier, Michael Mann et son jury vénitien faisait un heureux (le cinéaste sud-coréen Kim Ki-Duk, lauréat du lion d'or pour Pieta, et méchamment rebaptisé Kim Ki-puke par le malicieux Serge Kaganski des Inrocks), un déçu (le cinéaste italien Marco Bellochio que tous les échotiers imaginaient monter sur scène pour sa Bella Addormentata) et quelques milliers d’enragés qui ne comprennent toujours pas cette étrange explication donnée par Mann : puisque les règles de la compétition l’empêchaient de doubler le lion d’or d’un autre prix, lui et son jury ont préféré attribuer au superbe The Master de Paul Thomas Anderson le prix d’interprétation (ex aequo pour Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix) et celui de la meilleure réalisation.

    Des prix, contrairement aux goûts et aux couleurs, on peut discuter sans fin. C’est d’ailleurs une des occupations préférées du critique, trouvant là de quoi rassasier son envie de lui aussi séparer le bon grain de l’ivraie et d’ainsi, enfin, établir la valeur de son propre jugement. Rien de plus normal, chaque année, tous les palmarès suscitent ces passionnants et interminables questionnements. Reste que cette année, l’année du scandale (toute chose étant relative par ailleurs), les choses semblent se corser.

    Après Nanni Moretti et son calamiteux palmarès cannois n’ayant fait preuve ni d’audace ni de vision, l’étrange décision de Michael Mann jette en effet un voile sur les réjouissances. Et soulève cette question que l’on saurait poser sans un certain trouble : les festivals de cinéma sont-ils réellement les lieux privilégiés où apprécier les films? Y sont-ils foncièrement mis en valeur? Pris dans le tourbillon, peut-on sincèrement songer que les œuvres de cinéma, les vraies, y émergent et y soient reconnues?

    Le cas de The Master, découvert samedi au Festival de Toronto et évoquant la naissance d’un mouvement spirituel (oui, celui auquel vous pensez, mais que l’on n’a pas le droit de nommer) dans l’Amérique des années 50, est en ce sens passionnant. Voilà en effet une œuvre dont le temps devient vite le meilleur allié. Au sortir de la salle, alors que l’on courait vers une autre projection, un autre univers, un autre imaginaire, ses principales qualités remontaient évidemment immédiatement à la surface. Comment pouvait-il en être autrement, d’ailleurs, après le choc des performances très Actor’s Studio des deux comédiens principaux : Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix, le Brando du nouveau millénaire? Deux interprétations spectaculaires, évidentes, monstrueuses qui rappelaient que non seulement, il y avait bien longtemps que nous n’avions pas été confrontés à du vrai bon cinéma de performance, mais également qu’elles avaient ce dangereux pouvoir de mystifier le spectateur au point de lui cacher quelque peu les autres, et réelles, qualités du film qui, sincèrement, aurait probablement du gagner ce lion d’or, mais encore assurément un prix du scénario.

    Or, cette dimension, ce n’est qu’une fois les valises vidées, l’esprit tranquillisé, les jambes reposées, que The Master nous l’offre. Voilà un film qui a besoin de sédimenter, qui presque malgré soi laisse ses traces, faisant empreinte dans l’esprit de son spectateur comme un fabuleux souvenir dont chaque jour de nouveaux aspects semblent capables de remonter jusqu’à la surface du cerveau. Celui par exemple (et nous y reviendrons lors de la sortie du film, prévue ici le 28 septembre) qui permet de comprendre, après coup, The Master comme un regard fondamental et essentiel sur la nature colonisatrice de l’âme américaine, sur l’impérialisme entendu comme conquête des esprits, sur la nécessité trompeuse et brutale d’une main-mise absolue sur l’Autre qui traverse l’Amérique et que ce personnage joué par Phoenix, brutal, sauvage, instinctif, incarne à son corps défendant.

    Si Paul Thomas Anderson a bien sûr ébloui par sa mise en scène riche et précise, reste que c’est aussi le scénario de son Master, merveille de complexité émotionnelle et de mécanique narrative, qui épate. Mais ne se dévoile que lentement, contrairement à son précédent There Will Be Blood qui paraissait asseoir sa puissance de façon plus immédiate, massive. Nulle honte à avoir, l’aveu est aisé : dans la folie festivalière, cette richesse nous avait échappée. Mais c’est justement la force des grands films que de savoir survivre à cette débauche qu’est un festival et de se nicher dans l’esprit de son spectateur pour en ressortir, encore plus grand, une fois la tempête passée. Rien de plus normal, donc, que ces films qui ont besoin du temps pour parfaitement être compris et assimilé, ne puissent être les stars d’un palmarès qui, lui, ne peut rendre justice qu’aux premières impressions et émotions fébriles.  

Bon cinéma, surtout celui qui prend son temps  

Helen Faradji   

La bande-annonce de The Master

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