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ROUTE IRISH - critique d'Helen Faradji

2012-09-20

LA ROUTE DE L’ENFER EST PAVÉE DE BONNES INTENTIONS

    Comment filmer la guerre? La question, d’un pur point de vue de mise en scène, est déjà passionnante. Comment se plonger au cœur de l’horreur sans s’y noyer? Comment trouver le fil qui permettra de garder la tête hors de l’eau boueuse et des tranchées pour mieux savoir quoi en dire? Comment montrer ce qui est inmontrable?

    La solution choisie par Ken Loach dans Route Irish, pause intensément sérieuse entre deux comédies (Looking for Eric et The Angel’s Share), mais toujours née de la collaboration avec le complice scénariste Laverty, et qui n’a, chez nous, jamais eu l’honneur des salles, est à la fois passionnante et décevante. 

    Passionnante, car Loach a l’intelligence de se situer ensuite, à Liverpool en 2007, décidant d’emblée que son film s’intéressera non pas au choc du chaos, mais bien au trauma de l’après. Il n’est évidemment ni le premier, ni le dernier à s'y essayer, mais de Taxi Driver à Deer Hunter, l’impossible retour a nourri des œuvres fortes, majeures, essentielles comme s’il y avait dans cette cicatrice béante où s’engloutissent ces pauvres héros jetés en pâture à la folie des hommes un réservoir à puissantes idées de cinéma. Route Irish laisse pourtant planer le doute longtemps. Fergus, revenu d’Irak sans son meilleur ami Frankie, n’a pas perdu pied. Pas encore en tout cas. Et refusant l’explication qu’on lui donne (« he was at the wrong place at the wrong time » — qui pourrait l’accepter?), son énergie psychotique se canalise vite dans l’enquête qu’il décide d’entreprendre pour comprendre la mort de Frankie sur la route Irish, reliant l’aéroport de Bagdad à la zone internationale, réputée être la route la plus dangereuse du monde.

    Pourtant, ce n’est alors pas tout à fait la guerre médiatique que l’on connaît que Loach décide d’explorer à travers cette enquête émaillée de dynamiques flash-backs, mais celle, beaucoup plus secrète et sournoise, des entreprises de sécurité privées qui pullulent en Irak, à la solde de constructeurs sans foi ni loi pour qui la valeur d’une vie humaine ne vaudra jamais celle d’un dollar. Celle de l’infamante ordonnance 17 selon laquelle ces hommes, ces cow-boys, jouiront d’une immunité quasi totale face à la loi irakienne. Celle des hommes de pouvoir qui gagneront toujours sur les hommes de terrain.  L’approche est fascinante. Mais reste emprisonnée par la colère qui semble animer chaque image, chaque plan conçu par Ken Loach. L’injustice, la violence des relations économiques, les hommes transformés en chair à canon aux bénéfices des puissants… les thèmes ne sont certes pas nouveaux au réalisateur britannique. Mais ce qui frappe dans Route Irish est bien cette rage qui semble émaner de chaque seconde de film. Comme si le choc ressenti face aux images de la guerre d’Irak ne pouvait être absorbé, comme s’il était intenable de les aborder sans chercher à tout prix à en pourfendre le moindre aspect.

    Une sensibilité à fleur de peau, écorchée, qui ne peut être que louable, évidemment, et qui infusait déjà ses Land and Freedom ou Carla’s Song, mais qui rend cette fois Route Irish didactique, sur-explicatif. Des dialogues empesés par leur propre volonté de tout dire aux scènes trop évidentes (les flash-backs horrifiques qui assaillent le pauvre Fergus lorsqu’il laisse son esprit au repos, en faisant du sport ou en écoutant de la musique) en passant par la photographie crue aux teintes verdâtres ou à ce McGuffin narratif aussi inutile qu’anodin qu’est ce cellulaire perdu, le projet même du film semble systématiquement alourdi par cette volonté furieuse de tout dénoncer, de trouver un coupable, de pouvoir, enfin, donner un sens à touts cette brutalité, toutes ces morts sans conséquence.

    Bien sûr, on ne peut être contre la vertu, surtout celle du chevalier Loach. Mais dans le cas de Route Irish, c’est le cinéaste que nous aurions aimé voir à l’œuvre. Celui capable de fixer l’œil d’un homme et d’y voir danser ensemble le meilleur comme le pire. Celui capable de se défaire de ses instincts exaspérés pour mieux nous faire frôler du doigt l’absolue complexité de la nature humaine. 

Helen Faradji 

La bande-annonce de Route Irish
 

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Vos réactions (1)

  1. J'ai beaucoup aimé votre angle critique pour traiter du film Route Irish que j'avais vu en 2010. C,est très juste...L,Impression que j'avais en le voyant ce film c'est que le cinaéste Ken Loach n'avait plus confiance en la rhétorique cinématographique et du coup n'avait plus confiance dans le spectateur et sa capacité de saisir les nuances, le non-dit, la pensée complexe. Je ne reconnaissait plus le cinéaste de Sweet Sixteen ou My name is Joe ou meme Kess. Edgard Morin dit ceci La pensée complexe : Antidote pour les pensées uniques : Alors qu’en fait la réalité n’est pas rationalisable, elle est énorme, invisible et mystérieuse. C’est pourquoi, la prétention de « la pensée unique » à l’adaptation, forcée qui plus est, aux réalités actuelles est quelque chose de très peu réaliste, devant tous les processus de transformation en cours. Si « la pensée unique » prenait conscience du fait qu’elle est elle-même soumise à ces processus de transformation du monde actuel, elle ne serait plus « unique », mais multidimensionnelle. Elle serait une pensée complexe. »

    par Francis van den Heuvel, le 2012-09-20 à 16h51.

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