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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

REVUE DE REVUES

2012-09-20

    Depuis quelques années maintenant, on nous rabâche la même rengaine : le monde des médias n’est plus ce qu’il était, ma bonne dame, rendez-vous compte, ce maudit internet, la gratuité, le papier, les coûts, l’abrutissement des masses, et tout le tralala habituel qu’on nous sert lorsque vient le temps de parler du monde de l’édition de magasines et de journaux. Et pourtant. Pourtant, parfois, une tentative, inconsciente ou miraculeuse selon votre degré d’optimisme général, vient faire taire les oiseaux de malheur. Et lorsqu’en plus, elle concerne le merveilleux monde du cinéma, lui aussi considéré dans les temps qui courent comme une espèce en voie d’extinction, elle n’en devient que plus admirable.

    L’objet s’appelle SoFilm (un titre en forme de seule ombre au tableau d’une initiative, on le répète, aussi enthousiasmante sur le fond que sur la forme). Une revue de cinéma. Imprimée. Oui. Oui. Grâce aux bonnes grâces de la société d’édition, de distribution et de production Capricci et de son co-fondateur Thierry Lunas (avec Emmanuel Burdeau et François Bégaudeau, ce qui donne tout de même un aperçu du sérieux de l’affaire), SoFilm née il y a quelques mois, mais dont le premier numéro (le deuxième) vient seulement d’arriver dans nos kiosques, est la petite sœur de la revue SoFoot, consacrée comme son nom l’indique au ballon rond sous toutes ses formes. Le rapport? Aucun, sauf celui d’une même passion déclinée envers deux objets différents, mais qui tous deux nécessitent ce type d’engagement total.

    Il y a quelque chose de profondément décomplexé à se lancer dans une telle aventure dans le monde vicié d’aujourd’hui, à parier sur la possibilité de survie d’une revue de cinéma paraissant dix fois par année, à estimer que la communauté a les reins assez solides et la passion assez chevillée au corps pour encore et toujours vouloir creuser l’inépuisable sujet du septième art. Décomplexé, oui pour le geste, mais également dans ses pages. Et c’est bien ce qui fait le sel de cet OCNI (Objet Cinéma Non Identifié) quasi-mensuel, capable avec la même fouge et le même panache de se lancer le défi (et de nous le lancer!) de faire se côtoyer, sans a priori ni fausse hiérarchie, des analyses pointues d’œuvres d’auteurs dignes de ce nom, des regards sans concession sur le fonctionnement de l’industrie, des bandes dessinées, des critiques, des enquêtes sur la pratique du cinéma ailleurs, des entrevues fouillées, etc. Le tout placé, selon la trouvaille du directeur Lunas, sous le signe des trois H : « Humain, Histoire et Humour ».

    Bud Spencer, Vincent Gallo, Terry Gilliam, Michael Madsen, Oliver Stone, Johnnie To et Léos Carax en entrevues, « Filmer des mariages rend-il meilleur cinéaste? » ou « C’est quoi le cinéma » par Louis Skorecki pour ce second numéro, donc. Mais c’est dans le troisième, où voisinent le grand Léaud interrogé sur plus de dix pages, Will Ferrell, Daniel Darc, Roger Avary en plein délire mystique, Lalo Schiffrin et d’autres, que se mesure encore plus précisément l’audace et la véritable fraîcheur de ce magazine pas comme les autres, sorte de trait d’union manquant entre les Cahiers et Charlie Hebdo, entre Les Inrocks et Technikart, entre une bible et un fanzine.

    Après plusieurs chroniques régulières, dont les excellentes « Séquence Star » où un cinéaste livre son analyse d’une séquence fétiche (dans ce numéro, Bonello dissèque ainsi la séquence finale, mais coupée au montage, de Vertigo, disponible sur l’édition DVD du film), « Top 10 » (des films où Tom Cruise a la meilleure coupe de cheveux!) ou « What if? » (un illustrateur imagine l’affiche d’un film, comme ce « et si Jason Bourne avait été interprété par Mel Gibson dans les 70’s »), on y plonge en effet dans le vif du sujet capable de s’intéresser avec la même rigueur, la même écriture en toute liberté et le même humour caustique aux Ciné-maniaques, ces rats de cinémathèque aux obsessions attachantes ou à l’évolution de l’humour dans la comédie américaine (ou comment nous en sommes arrivés à un rire « devenu absolument l’arme des vainqueurs, le ricanement du pouvoir »). Et bien sûr à ce seigneur de Jean-Pierre Léaud. Car entre vous et nous, on peut bien se le dire, il ne reste plus beaucoup d’endroits au monde où l’on peut encore lire des échanges comme:
« Intellectuel, c’est mieux qu’acteur?
-Pour moi, c’est la gratification la plus belle qui soit. Parce qu’acteur, c’est bien… Mais intellectuel… Ah! Oui, Monsieur! Ravi! Aux anges.
-Il est également possible d’être acteur et viscéral…
-Ah oui (l’air dégoûté) : l’acteur instinctif…
-Est-ce qu’on peut être un bon acteur et être bête?
-Vous songez à Daniel Auteuil? (rires). En tout cas, moi j’ai choisi de ne tourner qu’avec des intellectuels, et je tourne encore avec des jeunes cinéastes qui sont des intellectuels. Moi choix fait qu’à 68 ans, 50 après la Nouvelle Vague, je suis encore là (il tape son poing sur la table). J’habite le terrain! J’occupe le terrain, encore et toujours! J’ai fait le choix des intellectuels
. » 

En savoir plus sur SoFilm 

Bon cinéma, même en lecture 

Helen Faradji   

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