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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

DITES LA VÉRITÉ, TOUTE LA VÉRITÉ, RIEN QUE LA VÉRITÉ

2012-09-27

    Podz, L’affaire Dumont et les révélations et autres contre-révélations de Danielle Lechasseur et consoeurs obtenues par des médias qui n’en reviennent probablement pas encore d’une telle manne à scoops de fond de tiroir. Mais aussi Nakoula Basseley Nakoula et son navet religieux Innocence of Muslims qui a bien trop littéralement mis le feu aux poudres. Ou encore l’écrivain Richard Millet, démissionnaire du comité de lecture de la maison d’édition Gallimard après la publication de son Éloge littéraire d’Anders Breivik. Ou bien même Régis Jauffret et son Claustria (relatant par le menu ce qu'il imagine avoir été le quotidien de la jeune captive dans l’affaire Fritzl en Autriche), Simon Liberati et son Jayne Mansfield 1967 (sur le décès par décapitation de la starlette) et Jean Rolin et son Ravissement de Britney Spears qui, s’ils n’ont pas ouvert la porte de représailles, ont tout de même eu l’outrecuidance de s’attaquer à des sujets trop vrais pour être recommandables.

    Six cas, parmi tant d’autres, et qui placent à nouveau aujourd'hui les œuvres d’art sur le banc des accusés. Après avoir été jugées coupables d’inciter une poignée de psychopathes à imiter ce qu’elles leur donnaient à voir (Natural Born Killers, Basic Instinct, Baise-moi, etc.), voilà que les œuvres porteraient désormais la charge d’un nouveau péché : celui de véracité. À quand la création d’un onzième commandement artistique? "De la réalité, loin tu te tiendras"...

    Mais voilà aussi que, par la bande, ces films, livres et autres manifestations d’esprits forcément tordus (les créateurs ne sauraient être sains d’esprit, c’est bien connu) ramènent sur le tapis ces pénibles questions : la liberté d’expression est-elle plus importante que le devoir de vérité et quelles sont les responsabilités d’une œuvre de fiction?

    Choisir la voie d’une liberté d’expression absolue est nécessairement problématique. Car quiconque est monté aux barricades pour défendre le droit total et entier du journal Charlie Hebdo à publier des caricatures de Mahomet se trouverait bien mal placé pour réclamer d’un même geste l’interdiction de diffusion d’Innocence of Muslims. La liberté d’expression ne peut en effet se doubler d’un jugement de valeur sur la qualité des œuvres en cause. Ce bon vieux Voltaire et son « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire » prévalant encore en la matière, mieux vaut penser l’art comme un champ libre de toute obligation de rectitude morale ou politique et s’en remettre à la fameuse et bonne vieille notion de responsabilité.

    Celle du créateur, en premier lieu. Et en particulier du créateur qui s’est mis dans la tête, pauvre fou, de se frotter au « vrai » monde. Contrairement au journaliste ou au reporter qui déciderait d’enquêter sur un fait divers, par exemple, le cinéaste de fiction est, lui particulièrement, tenu à une obligation de point de vue. Qui, comme tout point de vue, se doit alors d’être étayé, argumenté (le cinéaste étant sur ce coup particulièrement chanceux, puisque, comme nous l’apprenaient tontons Rivette et Godard, son point de vue peut tout à fait s’incarner dans la forme de son film). Au-delà du fait que L’affaire Dumont dise ou non la vérité, ce que personne d’ailleurs ne lui demandait, c’est probablement ce qui finit par réellement poser problème dans ce film : son absence de regard, narratif et formel, de prise de position sur ce qu’il montre, se contentant d’insister lourdement sur le fait que cette histoire est tirée d’un fait-divers bien réel (mentions en début de générique, en fin de film, inclusion d’images « vraies » au sein même de la fiction). Comme si ce genou mis à terre devant la vérité de ce qu’il filme (c’est vrai, puisque je vous dis que c’est vrai) l’exonérait de toute implication créative, de toute perspective.

    Mais la responsabilité ne pèse pas sur les seules épaules de l’artiste. Le spectateur n’y échappe pas non plus. Décrypter les images, apprendre à penser le langage visuel ou écrit, ne pas être un consommateur passif, être capable de faire la part des choses entre la réalité et la fiction, se débarrasser de ce préjugé intenable voulant que le cinéma doit quelque chose au réel et garder toujours en tête que devant un écran, un texte, une peinture, une sculpture, un spectacle, qu'il n’y a au fond qu’une seule vérité qui tienne : celle de l’art. Comme diraient les autres, c’est juste du cinéma. Et ça suffit amplement.

Bon cinéma, rien que du cinéma, tout le cinéma.

Helen Faradji


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Vos réactions (1)

  1. J'ai vu L'Affaire Dumont, ce ''non-film'' de Podz et j'avais vraiment la désagréable sensation que le cinéaste me prenait pour un con. Et pire encore.... qu'en tant que cinéaste il n'avait aucune confiance dans son sujet, a priori intéressant, et qu'il ne faisait aucune confiance au spectateur et sa capacité de comprendre ce qu'il voit a l'écran....Bref.... L'affaire Dumont est le degré zéro de l'écriture cinéamtographique. Selon l'adage godardien, "un travelling c'est une question de morale" (comme on dirait "le style c'est l'homme"), en documentaire "la morale est bien une question de travelling" (citation moins connue mais antérieure de Luc Moulet).

    par Francis van den Heuvel, le 2012-09-27 à 09h43.

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