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UNE CROÛTE - par Robert Lévesque

2012-10-04

    Le pauvre « Modi », le bel Amedeo, n’a pas encore eu au cinéma un Pialat ou un Planchon pour le laver des clichés qu’on accole aux rapins (j’emploie le mot rapin sans son sens péjoratif puisque Gauguin en revendiqua la noblesse avec Racontars de rapin en 1902, livre admirable, réédité en 2003 au Mercure de France). Avec Van Gogh en 1991 puis Lautrec en 1998, Pialat et Planchon servirent admirablement leurs sujets, débarrassant l’approche de toute superficialité accrocheuse et convenue pour entrer au coeur de la vie et de l’oeuvre de ces grands artistes enfin traités par des cinéastes respectueux et de l’art et de la vérité.

    Déjà en 1957, l’année de la parution de La Vie passionnée de Modigliani de Salmon, le cinéma s’emparait  de la légende du « peintre aux longs cous», légende exclusivement romantique,  sans la questionner; c’est  Jacques Becker qui tournait Montparnasse 19 avec Gérard Philipe et Anouk Aimée pour incarner ce couple du bel Italien juif de Livourne et de la jolie Française goy  au cou de cygne et au nom de Jeanne Hébuterne, nom qui m’est toujours apparu magnifique et inoubliable. Ce film, convenu et raté, devait être réalisé par Max Ophüls qui mourut avant le tournage. Becker prit l’affaire et remania le scénario écrit par Ophüls et Henri Jeanson. Jeanson alors claqua la porte, le créateur des costumes aussi, Becker garda une partie des dialogues d’Ophüls, lui dédia le film, mais le mal était fait. On ne peut qu’imaginer ce qu’aurait pu être le film du maître allemand de La Ronde et de Lola Montes.

    En comparaison du Modigliani de l’Américain Mick Davis, ce torchon sec lancé en 2004, le film de Becker m’apparaît maintenant comme un chef-d’oeuvre; au moins Montparnasse avait  l’air d’être Montparnasse et les Montparnos avaient la gueule des Montparnos, les zincs étaient d’époque et l’on sentait que la 14-18 venait à peine de passer... Et, bonus rétrospectif, l’on peut  se permettre une larme quand on pense que Gérard Philipe, après ce film, allait mourir à 37 ans comme Amedeo Modigliani en 1920. Au terminus tuberculose.

    Puisque l’on est dans l’univers des peintres, disons que ce film de Mick Davis est une croûte. À tous points de vue, fond et forme, ton et trucs. Andy Garcia en peintre, déjà, c’est beaucoup lui (et nous) demander et d’ailleurs dans la seule scène bourrée de musique insipide où on le voit peindre, il ressemble à un danseur de tango qui redouble un cours. Picasso, joué par le Britanno-iranien Omid Djalili, est au bord de l’obésité alors que l’on sait qu’à cette époque (le film va de 1918 à 1920) le peintre des Arlequins était mince. On savait que Gertrude Stein était laide, mais fallait-il l’enlaidir jusqu’à la rendre telle une truie engrossée au bord de vomir ou de mettre bas ? Le plus grave, toutefois, ce n’est pas cette galerie de caricatures faisant de la bohème de l’époque une parade de débiles mais les libertés prises avec l’histoire et la réalité. Ainsi ce conflit avec revolvers entre Picasso et «Modi » est parfaitement ridicule et on atteint le pire lorsque durant un moment tendre entre Modigliani et Jeanne Hébuterne, genre Singing’in the snow, on entend la voix d’Édith Piaf chanter La Vie en rose, alors que la môme avait trois ans en 1919 et que La Vie en rose a été composée en 1945 et enregistrée en 1946...

    La mort de Modigliani n’aurait pas été assez spectaculaire si on l’avait laissé crever dans son lit, comme cela est tristement arrivé, non, ce Mick Davis le fait rouer de coups à n’en plus finir par quatre types qui vont le dévaliser, lui qui n’a rien, et le laisser ensanglanté. On voit ensuite Modigliani entrer dans son logis, où l’attend Jeanne, comme s’il revenait de la tomatina de Bunol... Je ne sauverais  qu’Elsa Zylberstein de cette croûte, non pas parce qu’elle y est bonne ou juste dans le rôle de Jeanne Hébuterne (mais que diable allait-elle faire dans cette galère!), mais parce que je l’aime..., qu’on ne peut empêcher un coeur de cinéphile d’aimer, et que je n’oublierai jamais son Ethel Benegui, l’amie de Mina Tannenbaum..., le si touchant  film d’amitié féminine juive de Martine Dugowson.

    Modigliani à ARTV le 9 octobre à 21 heures. Pour les incultes, ou les pervers.

Robert Lévesque

Un extrait de Modigliani

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