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Premiers plans - un billet d'Helen Faradji

LA VIE RÊVÉE DE MLLE E.

2012-10-04

    Elle aurait sûrement pu très très mal tourner. Elle n’est d’ailleurs pas passée loin, établissant son nom parmi ceux des demoiselles-dindes à la Hilton et compagnie, comme synonyme de fête, de champagne, de bracelets qui tintent et de profonde indécence. Il faut dire que Megan Ellison avait dans son sac griffé toute la panoplie de l’ultime tête à claque: dents blanches, chevelure brushée et petit derrière confortablement assis sur le coussin d’une fortune familiale estimée à plusieurs milliards de dollars. Papa Larry, le 3eme homme le plus riche des États-Unis, est en effet le CEO d’Oracle Corporation, une compagnie informatique plus que prospère, notamment spécialisée dans la gestion de base de données. Bingo.

    Née en 1986, la jeune femme bien née s’est évidemment rapidement inventée une personnalité rebelle de party girl, histoire de profiter comme il se doit de tous ces millions tombés sur son parfait petit coin de nez grâce à cette merveilleuse loterie qu’est la génétique. Et les “journaux” n’ont pas hésité à s’enthousiasmer pour cette aspirante bimbo, souffrant de crises d’angoisse (ça l’humanise), décrocheuse de l’Université de Californie du Sud pour mieux aller crapahuter au Népal, motarde et promenant son mal-être de pauvre petite fille riche sous ses t-shirts Led Zep vintage.

    L’histoire pourrait très facilement s’arrêter là. Sauf qu’il n’est encore pas de meilleur récit que ceux qui prennent tous les a priori à rebours. Car Mlle Ellison, sur l’avenir de laquelle peu aurait parié leurs deniers, s’est tout de même amusé à faire du contre-pied la meilleure des gifles à donner à ceux qui croient encore aux clichés. Dès 2006, elle donnait en effet le ton en contactant directement la cinéaste Katherine Brooks et en lui signant rubis sur l’ongle un chèque de 2 millions pour son nouveau projet, Walking Madison. Le film, directement sorti en DVD, n’aura pas marqué. Mais Megan Ellison, oui. L'aventure commençait.

    Après d’autres investissements plus ou moins hasardeux, la jeune héritière a en effet fini par trouver chaussure à son pied nouvellement chaussé de productrice. Et ce sont les frères Coen et leur True Grit, sur lequel elle plaça ses pions, ce qui la fit rapidement maîtriser ce Graal auquel plus personne ne croit pourtant: le drame pour adultes.

    La loi du marché étant ce qu’elle est, le drame pour adultes (sans super-héros, vampires ou autres starlettes), vilain petit canard du moment, n’a en effet pas le vent en poupe ces temps-ci. Et c’est pourtant sur cette vieille carne, encore capable de surprises, que cette jeune productrice milliardaire a décidé de miser, basant son approche sur la recherche effrénée de scénarios originaux et audacieux, d’auteur et de prestige, adultes, ceux-là même qu’Hollywood ne veut plus toucher même du bout de son pied.

    Les projets parlent d'eux-même. Lawless de John Hillcoat ou Killing them Softly d’Andrew Dominik, tous deux de la compétition officielle du dernier festival de Cannes? C’est elle. The Master de Paul Thomas Anderson, promis aux plus hautes marches des top de 2012, et son prochain adapté d’un livre de Thomas Pynchon? Encore elle. Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow sur la capture de Ben Laden, le film annoncé sur Julian Assange, The Grandmaster de Wong Kar-wai ou le prochain Jonze-Kaufman? Ce sera toujours elle… Elle a du flair, celle qui, sur son compte Twitter, n’hésite pas à louer avec le même enthousiasme juvénile le Tree of Life de Malick et la trilogie Back to the Future, ou à citer avec la même fougue des mots de Kubrick ou de Breakfast Club.

    Aujourd’hui considérée, à 26 ans (!), comme l’une des productrices les plus influentes des États-Unis (tremblez, les Weinstein), fondatrice et directrice de la compagnie Annapurna Pictures, Megan Ellison n’est pourtant pas que la preuve qu’ au royaume d’Hollywood, un soupçon de bon sens fera toujours mieux qu’un cynisme à toute épreuve. Elle fait aussi la rayonnante démonstration que les clichés ne servent qu’à se faire tordre le cou. Ses poches pleines et son goût sûr redonnent même envie de croire à cette petite étincelle qui brille au fond du tunnel. Sainte Megan, pardonne-nous nos offenses. Et vive le 1%. Pour cette fois.

Bon cinéma

Helen Faradji

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