Format maximum

Plateau-télé

LIVE FAST, DIE YOUNG - par Robert Lévesque

2012-10-11

    Mort à 37 ans, comme Modigliani, Gérard Philipe, Roger Nimier, Marilyn Monroe, Nelly Arcan, Janis Joplin et d’autres, Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) aura été de ceux qui, pressés, intempestifs, hallucinés ou malades, fragiles, éclatants, blessés ou enragés, malchanceux, disparaissent en plein vol, se cassent les ailes et ne peuvent plus retomber sur terre où ils n’étaient pas très à l’aise : artistes trop exigeants envers leur art et envers eux-mêmes, plus comètes que commis, plus pressés qu’appliqués, plus enragés qu’ambitieux. Fassbinder a signé plus de 40 films depuis son premier court-métrage en 1966 titré This Night (mais perdu), donc plus de 40 films en 16 ans!

    Prolifique, mais pas pour le championnat à remporter, pour la course à fond de train jusqu’à plus de jambes, et sans compter son travail au théâtre qui fut d’abord sa principale affaire à l’Action-Theater de Munich, testant là, en fils spirituel et rebelle de Brecht, sa propre approche du jeu qui du théâtre au cinéma créera sa signature à nulle autre pareille, ce cinéma de distanciation et de politisation en même temps, d’effet de choc, un mélange de réalisme et de stylisation, une machine de désillusionnement du spectateur pour qu’il comprenne au lieu de s’identifier, qu’il saisisse l’histoire rendue présente plus que représentée. Par ailleurs, en s’étant donné la grande mission de témoigner de son pays, d’oser montrer l’Allemagne de l’Ouest d’après 1945 avec des regards rétrospectifs d’avant et de pendant la criminelle guerre des nazis, avec images d’archives et mises en scène du réel. Regard. Regard. Réflexion. Réflexion. Réveil. Bref, c’était un grand cinéaste en soi, parmi les grands de l’histoire, et ce fut la grande figure de ce que l’on a appelé le New German Cinema dans les années 70.

    Mort depuis 30 ans, Fassbinder est toujours là. Comme Murnau. Comme Lang. Il était entré en scène à Cannes en 1977 avec Despair, une adaptation de La méprise de Nabokov, son vingtième film (derrière lui, il y avait entre autres Le marchand de quatre saisons, Les larmes amères de Petra von Kant, Tous les « autres » s’appellent Ali, Effi Briest) et il s’était fait expulser de son hôtel avec sa bande. Visconti venait de mourir et il proclamait, depuis le trottoir devant le Carlton, qu’il serait le futur roi du cinéma. Veste de motard, bières à toutes heures, homosexualité virile, quelque chose de Genet émanait de lui derrière ses verres fumés, sous ses chapeaux, avec ses lunettes et ses cigares, et sa gueule de loubard qui commençait déjà à s’empâter. Ce roi, rebelle à la monarchie de l’oubli, en guerre contre l’occultation de l’histoire par le peuple, il le fut.

    Sur TFO, commencée depuis le 6 octobre, voilà à chaque samedi à 21 heures la diffusion de la série complète des 14 épisodes de son chef-d’oeuvre ultime, Berlin Alexanderplatz. Mes excuses  pour ne pas vous avoir signalé l’événement la semaine dernière. Un seul conseil, accrochez-vous à cette grande fresque tous les samedis soirs d’ici le 5 janvier 2013. Du roman d’Alfred Döblin publié en 1929 et qui comprenait neuf tomes, Fassbinder a signé une magistrale adaptation de l’histoire de Biberkopf, un pauvre type, camelot, qui sort de prison pour avoir tué sa maîtresse et qui voudrait se réhabiliter mais qui va être entrainé dans un cambriolage, ce qui va le mener au banditisme et dans le puits de l’alcool dans un univers sale dans lequel, même s’il voudrait s’en sortir, il trouver une raison de vivre, en maudissant le monde... La fresque, à partir de Biberkopf, embrasse l’Allemagne des années vingt, celle dans laquelle s’installe et monte le fascisme et sur laquelle Hitler va bâtir son empire de mort.

    Un soir, dans un hôtel de Nuremberg, j’étais tombé par hasard sur la diffusion à la télé du Berlin Alexanderplatz de Phil Jutzi tourné en 1931 (donc contemporain de l’action), le scénario avait été signé par Döblin lui-même. J’étais sidéré,  ébranlé, car je venais de voir un mois auparavant celui de Fassbinder. Ça ne se décrit pas ces impressions-là. J’étais mêlé. Par moments, je croyais que c’était le Fassbinder que je regardais tant Fassbinder a traité avec génie et dans les grisailles de l’époque cette matière éminemment pathétique et si grandiose de misère humaine.

    Une heure d’exceptionnel  cinéma chaque samedi soir. Rendez-vous majeur. Une histoire que vous n’oublierez jamais, filmée par un gaillard qui pouvait se tenir debout et la tête haute face à  Brecht, Welles et Shakespeare (et Douglas Sirk, devant les films de qui le jeune Fassbinder eut sa Révélation de cinéaste; c’est en voyant All That Heaven Allows de ce cinéaste danois qu’il croisa son chemin de Damas).

Robert Lévesque

La bande-annonce de Berlin Alexanderplatz

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Vos réactions (1)

  1. Monsieur Lévesque, Sirk était plutôt d'origine allemande, ce qui n'est pas sans rapport quand on connaît son histoire tragique.

    par Jean-Pierre Sirois-Trahan, le 2012-10-11 à 13h10.

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