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MARS ET AVRIL – critique d’Éric Fourlanty

2012-10-11

FUTUR IMPARFAIT

    Dans un Montréal où la télétransportation a remplacé les nids-de-poule, deux hommes (Jacques Languirand et Paul Ahmarani) sont amoureux d’une jeune femme (Caroline Dhavernas). Le premier est un vieux musicien idolâtré, le second dessine des instruments de musique en s’inspirant des courbes féminines et la troisième est une photographe asthmatique en panne d’inspiration. Alors que l’homo quebecus se prépare à poser le pied sur Mars, une créature mi-hologramme, mi-Robert Lepage, enverra le trio amoureux sur la planète rouge – à moins que ce ne soit l’idée qu’ils s’en font…

    Hormis Dans le ventre du dragon et Une galaxie près de chez vous, le cinéma québécois n’a à peu près jamais touché à la science-fiction, principalement pour des raisons budgétaires. Mais on peut se demander s’il n’y a pas d’autres motifs. Par exemple, celui de la difficulté qu’a le cinéma d’ici à s’extirper complètement du réel, à imaginer le Québec d’après-demain, à embrasser la poésie qui, dès Le Voyage dans la Lune de Méliès, marqua le genre futuriste au grand écran. Un siècle plus tard, science-fiction équivaut, dans la plupart des cas, à des batailles intergalactiques et des effets spéciaux sous stéroïdes hollywoodiens. Pour que naisse un premier « vrai » film de science-fiction made in Québec, peut-être fallait-il que surgisse un cinéaste qui, bien qu’il ait une formation en cinéma et une certaine expérience des plateaux, aborde le 7e art avec un regard neuf?

    Auteur des deux tomes du photo-roman Mars et Avril, Martin Villeneuve est ce créateur têtu qui, pendant sept ans, porta le projet titanesque d’adapter à l’écran un univers où l’échangeur Turcot est une rutilante sculpture urbaine – si ce n’est pas un gage de science-fiction! Son film n’est pas sans défauts, loin de là, mais l’inédit et l’audace de l’aventure méritent d’être soulignés.

    Là où le bât blesse, c’est dans les faiblesses du scénario, dans la montée dramatique qui s’étiole, dans l’écueil du sacro-saint réalisme sur lequel s’échoue un film qui aurait eu tout à gagner à lorgner du côté de Cocteau ou de Kubrick plutôt que d’exposer une improbable histoire d’amour à laquelle on ne croit pas une seconde. Et ce n’est pas faire preuve de jeunisme que d’affirmer que pour rendre vraisemblable une liaison torride entre Languirand et Dhavernas, il eut fallu une fantaisie, un mystère, un vertige qui sont ici, hélas, absents.

    Tourné entièrement devant un écran vert, le film propulse Montréal dans l’avenir et, ce faisant, dans la fiction la plus pure. Grand bien lui fasse! Cette métropole fantasmée est aussi fascinante que crédible, baignant dans une esthétique résolument steam punk, ce courant qui mêle Jules Verne et art trash, un mélange détonant de XIXe siècle et de no future. Ici, ça donne des tourne-disques et des navettes spatiales, des chambres noires et des coiffures post-Lady Gaga, un monde hipster à l’extrême, dopé aux références sans que le cinéaste n’en fasse le centre de son propos. L’univers de Mars et Avril est cohérent et sa séduction gentiment vénéneuse – comme un Québec encore pris, au XXIe siècle, entre gentillesse et neurasthénie – opère. Dommage que les personnages ne soient pas à la hauteur de ce monde envoûtant qui, à lui seul, constitue le cœur du récit et vaut quand même le détour.

Éric Fourlanty

La bande-annonce de Mars et Avril

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