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HOMELAND – critique d’Helen Faradji

2012-10-11

AMÈRE AMERICA

    Elle privilégie l’épaisseur de ses personnages à l’action, les jeux de coulisses aux explosions, le temps qui coule à l’instantanéité. Bien sûr, elle n’est pas dostoïevskienne et imposante comme The Wire, ou baroque et violente comme Boardwalk Empire, mais Homeland, assurément la série de l’heure, et adaptée comme In Treatment d’une série israélienne, s’impose aisément comme un nouveau phénomène culturel (tant idéologiquement que formellement, les séries sont bien devenues les nouveaux blockbusters) d’une amertume à couper le souffle, d’une singularité bien réelle.

    Évidemment, les 12 épisodes de la bête ultra-primée aux derniers Emmy ne tombent pas du ciel. Et c’est bien par son ascendance que l’on peut à la fois expliquer ses défauts et ses qualités. Créée par Howard Gordon, homme-phare de l’équipe responsable de 24, Homeland flirte souvent avec la même complaisance comme une fille de mauvaise vie. Plans fréquents sur le torse meurtri du Marine Brody revenu au pays après huit ans de captivité aux mains de terroristes en Irak, fantasme du grand méchant Islam, dans sa version sableuse du désert ou de salon, orientale et raffinée, torture se faufilant ça et là pour mieux marquer les esprits, montage didactique, caméra à l’épaule créant artificiellement une énergie de façade en virevoltant autour de la silhouette menue et agitée de tics de l’agent de la CIA, Carrie Mathison, incarnation littérale de l’angoisse, persuadée que le Mal attend derrière la porte.

    Mais Homeland, comme 24, a les qualités de ses défauts, créant patiemment, scène après scène, un suspense jamais avare de rebondissements et de révélations et redonnant à l’espionnage, enfin débarrassé de ses gadgets sans âme (dans Homeland, les écrans de surveillance retransmettent en noir et blanc, les tablettes ont des bugs, la technologie a ses limites), un visage humain, intensément humain, avec tout ce que cela peut impliquer de zones d’ombres, de trahisons, de sacrifices et de contradictions. À ce jeu-là, les impressionnants, attachants et terrifiants, Claire Danes et Damian Lewis sont largement gagnants, détruisant sans remords, mais avec art et émotion, parfois grandiloquente, les sacro-saintes figures, désormais hantées, déséquilibrées et malades, de la belle détective blonde et du héros sans peur et sans reproche.

    Mais Homeland parvient aussi, et là est son intérêt, à dépasser le simple divertissement bien fichu pour saisir un impalpable air du temps, un évanescent état d’esprit. Car là où 24 plongeait les deux mains dans la boue en se servant du trauma du 11 septembre pour devenir la grande série de la vengeance, Homeland est celle de la paranoïa, de l’instabilité. Celle des cicatrices qui ne s’effaceront jamais, même si le pays entier préfèrerait que la guerre à la terreur ne soit qu’un vieux souvenir. Celle qui regarde non pas tant l’Amérique de tous les jours que ses institutions fondamentales (l’armée, la famille, la présidence, la CIA) comme des objets à la dérive, en perdition. Le ver est littéralement, douloureusement dans la pomme. Miroir lucide et cruel, Homeland n’est pas tendre. L’Hope d’Obama aura été une parenthèse de courte durée. Les États-Unis n’ont plus aucune certitude et ne peuvent plus revenir à la normale, si tant est que la normalité y a déjà existé. À un imam qu’elle essaie de faire parler (Jack Bauer le va-t’en guerre est loin), Carrie explique qu’une nouvelle attaque précipiterait le pays dans une guerre civile. Le regard papillonnant, elle ajoute d’un souffle qu’il y est déjà à moitié. Ceux qui attaquent, ceux qui protègent partagent la même folie.

    Si tous les personnages cherchent au fond la paix, la solidarité, l’amour, aucun d’eux ne se berce d’illusions. Et c’est probablement là, dans ce moment précis de confusion nationale qu’enregistre Homeland plus de dix ans après les faits, qu’elle sait être la série la plus fine et la plus pertinente encore jamais réalisée à ce jour sur le 11 septembre et les dégâts sournois qu’a pu faire cette journée sur la psyché collective américaine. Dans 24, le monde existait en noir et blanc. Dans Homeland, il n’y a plus ni naïveté, ni candeur, ni simplicité, d’ailleurs ouvertement raillées quand la série ironise toutes dents dehors sur le cynisme des médias et du monde politique et la crédulité du peuple yankee. Mais enfin, les États-Unis existent au petit écran comme une nation adulte. Il était temps.

Helen Faradji

La bande-annonce d’Homeland

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