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FNC, JOUR 2 – par François Jardon-Gomez

2012-10-12

SE SOUVENIR, MAIS DE QUOI?

    Si le FNC est le lieu pour attraper en primeur certains des films les plus attendus de l'année, il est aussi, par sa sélection abondante et diversifiée, un moment privilégié pour découvrir une panoplie de films dont la distribution au Québec est, pour le mieux, incertaine. Profitons ainsi de l'occasion pour s'intéresser au documentaire, à qui le FNC fait une belle place cette année, avec plusieurs films de choix.

    Buzkashi!, du réalisateur canadien Najeeb Mirza, présente un regard saisissant sur le sport le plus populaire du Tadjikistan, le buzkashi : deux cents cavaliers doivent tenter de s'emparer du cadavre d'une chèvre pour la transporter jusque dans la zone des buts. Reposant traditionnellement sur l'honneur et le courage, ce sport célèbre l'exploit individuel alors que certains joueurs voudraient plutôt en moderniser les règles pour autoriser la présence d'équipes. La tension entre sportifs se fait analogie de la tension au sein d'une communauté tiraillée entre ses traditions et son désir de modernité. Si Buzkashi! épate peu par ses qualités visuelles, hormis les scènes de sport filmées au plus près de l'action qui laissent le spectateur ressentir les chocs, les coups et les respirations haletantes, il captive par la puissance du sujet. Au Tadjikistan comme ailleurs, nous dit Mirza, l'argent est tout-puissant, pour le meilleur et pour le pire.
 
    Inori, réalisé par Pedro Gonzalez-Rubio, offre un intéressant contrepoint à Buzkashi!, donnant à voir un lieu hors du monde d'où l'argent est parti, puisque tous les jeunes ont quitté le village sans promesse de retour. Ici, point de richissime sportif en quête de gloire, mais seulement quelques personnes âgées qui habitent encore ce village japonais isolé dans les montagnes. Le cinéaste mexicain livre un documentaire d'une grande beauté visuelle (Gonzalez-Rubio assure lui-même la direction photo) qui prend son temps, laissant passer à l'écran la respiration du monde. Ponctué de quelques entretiens avec les villageois qui racontent leurs souvenirs, leurs angoisses et leurs craintes (notamment d'être oubliés après leur mort, lorsque le village sera complètement déserté, ne laissant aucune trace de leur existence), le film est surtout marqué par plusieurs longs plans fixes qui observent la nature. Film contemplatif duquel il émane un sentiment d'être dépassé, en tant qu'humain, par cet environnement grandiose et immuable, Inori est un petit moment de beauté comme on en voit que trop rarement. Seule ombre au tableau, la copie du film, visiblement livré en DVD, était atroce : coupures dans le son, arrêts sur image, sauts de quelques secondes sont venus quelque peu gâcher cette expérience cinématographique qui demande qu'on s'y plonge sans dérangement.

    Le FNC, c'est aussi l'occasion unique de voir, grâce à la sélection du FNC Lab, des installations, performances et œuvres interactives d'horizons divers. Parmi celles-ci, il faut visionner 17.10.61, webdocumentaire du collectif d'artistes RaspouTeam, qui plonge tête première dans la plaie encore béante du massacre du 17 octobre 1961 et, plus généralement, de la guerre d'Algérie. Ce jour-là, le FLN (mouvement indépendantiste algérien) appelle à une manifestation pacifique dans les rues de Paris pour protester contre le couvre-feu, pour les Algériens seulement, institué par le préfet de police Maurice Papon. La répression policière est féroce : dizaines, voire centaines de morts, cadavres jetés directement dans la Seine, milliers de manifestants retenus plusieurs jours dans des centres de détention, la scène est sauvage. Or, le grand scandale de cette histoire est surtout le déni, perpétué durant des dizaines d'années, de la classe politique française face aux événements.

    Le documentaire se présente sous la forme d'une carte interactive qui contient huit témoignages d'hommes et femmes impliqués dans les événements : gardien de la paix, militant(e) du FLN, auxiliaire de police, etc. Narrées par des acteurs (notamment Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride) sur fond d'images d'archives se mêlant à des images récentes, ces récits sont appuyées par des entretiens avec des historiens, mais aussi de nombreux documents d'archives, parfois inédits, qu'on peut consulter sur le site. Sans offrir de nouvelle interprétation à un événement déjà couvert à de nombreuses reprises au cinéma (de La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo à Caché de Michael Haneke), ce travail colossal a le mérite de recouper sous un même lieu, que permet seulement la plateforme du webdocumentaire, une série de références pour présenter un portrait global et nuancé d'un événement encore douloureux dans la mémoire collective française. Il faudra attendre le 17 octobre 2001, quarante ans après les événements, pour que la mairie de Paris reconnaisse officiellement la « sanglante répression » de cette journée, sans pour autant qu'il y ait consensus, aujourd'hui encore, sur le degré de violence déployée. Si 17.10.61 ne répond pas à cette question, il rappelle douloureusement, mais avec force pertinence, que le cinéma peut aussi faire œuvre politique. On trouve le lien vers le film sur le site du FNC.

    À surveiller aujourd'hui : Catimini, de Nathalie Saint-Pierre (ExCentris, 20h), Stories We Tell, documentaire familial et introspectif de Sarah Polley (Cinéma Impérial, 18h30) et Le grand soir, nouveau film de Benoît Delépine et Gustave Kervern qui avaient réalisé l'excellent Mammuth en 2010 (Cinéma Impérial, 21h).

François Jardon-Gomez
 

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